Actualité du 06 janvier 12 (SurviT-Banguka)

Burundi-politique

Touche pas à ma constitution !

Bujumbura le 06 janvier 12 (SurviT-Banguka)

C’est déjà dit, mais vaut mieux le ressasser pour attirer l’attention des acteurs politiques burundais dangereusement englués dans une léthargie maladive : pour une deuxième fois consécutive, le Chef de l’Etat burundais, Pierre Nkurunziza, vient d’exprimer publiquement son intention de déconstruire la loi fondamentale pour en faire peut-être une constitution taillée sur mesure, comme l’ont déjà fait bien avant lui, de nombreux autres despotes africains simplement obsédés par une imminente et imparable fin de règne.

Le pourra-t-il ? Avec quel appui ? Qui pourrait l’en empêcher ? Rares sont les acteurs politiques qui se posent de telles questions de fond. Malin qu’il est, le Président burundais est resté volontairement laconique et stratégiquement allusif. Aucune précision sur les aspects de la constitution à retoucher ou sur les éléments à sauvegarder car ils constituent le socle de l’unité et de la cohésion sociale, chères à la Nation burundaise dont le tissu social a été historiquement écartelé par une spirale de conflits à ressort ethnique.

Sans être davantage explicite, le Président du parti au pouvoir, CNDD-FDD, vient aussi d’emboîter le pas au Chef de l’Etat tout en levant une certaine équivoque : «Il est hors de question d’accorder un autre mandat à l’actuel Chef de l’Etat, mais il y a des aspects de la constitution qui ne sont plus d’actualité, nous allons les changer, ne me demandez pas lesquels, car il reviendra au Chef de l’Etat de les signaler le moment venu », a déclaré, le 6 janvier 12, Jérémie Ngendakumana en maintenant un sérieux suspens sur les éléments à élaguer et sur la voie envisagée.

En pratique, deux voies sont légalement offertes au Président burundais pour revisiter la loi fondamentale : la voie référendaire et parlementaire. Le Chef de l’Etat a la latitude de consulter le peuple (référendum) pour une révision de la constitution. Mais dans le contexte burundais, il serait plutôt cynique d’envisager aujourd’hui un référendum sur cette thématique. Le peuple dont question est en proie à une insécurité grandissante (nourrie par le pouvoir), une pauvreté chronique, des violations continuelles de ses droits fondamentaux, etc.

Reste la deuxième alternative. Dans son fort intérieur, le Chef de l’Etat est pertinemment sûr de l’aval du Parlement compte tenu de son actuelle configuration. Les 4/5 des deux chambres du parlement réunies en congrès suffisent pour lui permettre de défigurer la constitution de mars 2005. Donc, le Président le dit en connaissance de cause. L’annonce est sérieuse. Autant que la menace d’implosion de toute la Nation burundaise. Au lieu de se perdre en conjectures ou de s’égarer dans de stériles lectures critiques du discours présidentiel, les acteurs sociopolitiques intéressés devraient se lever comme un seul homme pour s’opposer à ce projet d’une essence diabolique. Mais rien ne bouge, manifestement.

Par rapport à ce projet périlleux, une certaine opinion reste sceptique ou compte sur la vigilance du Sénat qui pourrait éventuellement freiner les élans destructeurs du Chef de l’Etat. Mais espérer le barrage sénatorial serait faire montre d’une amnésie avancée. Qu’on se rappelle la mésaventure de l’ancien vice-Président de la République Alphonse Marie Kadege. Pour avoir tenté de se mettre en travers de la route du Président d’alors, Domitien Ndayizeye, déterminé à forger une Constitution qui se fout des fondamentaux de l’Accord d’Arusha, Alphonse Kadege a été débarqué comme un malpropre! Et, comble de l'ironie, c'est son successeur, et co-militant de l’UPRONA, Frédéric Ngenzebuhoro, qui a applaudi des deux mains avec un large sourire aux lèvres, la violation des accords d'Arusha.
Dans pas longtemps, l’histoire risque donc de se répéter et l’actuel 1er vice-président de la République, Térence Sinunguruza et son équipe, se prêteront au même discours laudatif à l’endroit d’un Président de la République, fossoyeur des Accords d’Arusha. Comme s’il avait tout compris, Térence Sinunguruza n’a fait aucune réaction par rapport à l’annonce fracassante du Chef de l’Etat. Motus et bouche cousue. Parfaite illustration de l’adage selon lequel « qui ne dit mot consent ».

Dans tous les cas, quels que soient ses ennuis de l’heure, le leadership de l’UPRONA ne devrait pas rester indifférent face à l’aveuglément du pouvoir CNDD-FDD et sa volonté de jeter aux oubliettes de l’histoire la substantifique moelle de l’Accord d’Arusha pour la paix et la réconciliation.

Comme devisent les sages, l’Histoire est souvent têtue. A défaut d’un éventuel salut qui viendrait de l’UPRONA ou d’autres forces vives, un imprévisible mouvement de jeunes gens révoltés pourrait surgir d’on ne sait où pour barrer la route à ceux qui veulent couler le pays, fussent-ils sous houlette présidentielle.

En insinuant un projet de révision de la constitution, le Chef de l’Etat a lancé son ballon d’essai. Il ne lui reste plus qu’à déclencher le processus. Mais il n’en était pas à son premier projet de sape de la loi fondamentale. A plusieurs reprises, le Chef de l’Etat burundais s’était en effet ouvertement moqué de l’impératif des quotas ethniques dans les institutions de la Républiques. Pendant les six ans de règne qu’il a déjà à son compteur, le Président burundais les a sérieusement foulés au pied, notamment en ce qui concerne les corps de défense et de sécurité. Ces équilibres émanent pourtant des Accords d’Arusha.
Bien plus, peu avant son annonce spectaculaire, le Secrétaire Général du parti présidentiel, CNDD-FDD, Daniel Gélase Ndabirabe, avait subrepticement fait allusion à cette intention du Chef de l’Etat, au détour d’une intervention médiatique louant les exploits du Chef de l’Etat à sortir.
«La constitution prévoit deux mandats de cinq ans chacun, mais si le peuple est satisfait de la manière dont l’actuel président dirige le pays, rien n’exclut qu’il puisse lui accorder souverainement un troisième mandat», avait-il déclaré, non sans arrogance. Même s’il ne l’a pas personnellement déculottée, sa pensée est limpide comme l’eau de roche. Pourtant, nombre d’analystes de l’évolution politique au Burundi sont unanimes : le pouvoir burundais peut tout réformer sauf la constitution de la République.
«C’est encore trop tôt de la retoucher ; personnellement je considère qu’il y a d’autres urgences, notamment en matière de sécurité, de respect des droits humains, de gestion de la chose publique, de lutte contre la pauvreté, etc., retoucher la constitution serait risquant pour un pays qui cherche encore à ressouder son tissu social », explique le politologue Siméon Barumwete.

Théophile Bamwumva


 

 
     
     
     
     
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