REPUBLIQUE DU BURUNDI
LETTRE A SON EXCELLENCE MONSIEUR LE PREMIER MINISTRE DU ROYAUME DE BELGIQUE
SurviT Site web : http://www.tutsi.org
E-mail : banguka@tutsi.org ou
tutsi@tutsi.org
Av. de la Gare 2
2740 Moutier - Suisse
Banguka
Moutier, le 06 avril 2005
Concerne : Exclusion politique des Tutsi du Burundi A son Excellence Monsieur
le Premier
dans la gestion des affaires de l’Etat Ministre du Royaume de Belgique.
Rue de la loi, 16
B-1000 Bruxelles
Copie pour information :
? A Monsieur Karel De Gucht
Ministre des Affaires étrangères
Rue des Petits Carmes, 15
1000 Bruxelles
? A Monsieur André Flahaut
Ministre de la Défense
Rue Lambermont 8
B-1000 Bruxelles
? A Monsieur Armand De Decker
Ministre de la Coopération au développement
Rue des Petits Carmes, 15 (6ème étage)
1000 Bruxelles
? A Madame Anne-Marie Lizin
Présidente du Sénat
Palais de la Nation, 8
B-1009 Bruxelles
? A Monsieur Herman De Croo
Président de la Chambre
Palais de la Nation, 8
B-1009 Bruxelles
Excellence Monsieur le Premier Ministre,
Nous avons l’honneur de nous adresser à Votre Excellence pour
attirer votre attention sur les graves violations de l’Accord d’Arusha
de paix et de réconciliation sur le Burundi par le Président
Ndayizeye appuyé par les partis politiques Hutu, et le danger de la
poursuite de la guerre au Burundi suite à l’exclusion politique
de la communauté tutsi du Burundi par l’adoption des textes
fondamentaux : une constitution, une loi communale et un code électoral
qui ne respectent l’esprit de l’accord d’Arusha à savoir
le droit pour chaque communauté d’élire ses propres représentants
; l’alternance politico- administrative au sommet de l’Etat ;
la cogestion politico- ethnique et la minorité de blocage lors des
différentes délibérations au parlement et au Sénat.
Comme vous le savez, le Burundi est depuis 12 ans en proie à une guerre
fratricide sur fond de monopolisation et d’exclusion ethniques à caractère
génocidaire. Des massacres des populations ethniquement ciblées,
plus précisément les Tutsi et des répressions féroces
visant les élites Hutu, auteurs de ces massacres, se succédèrent
périodiquement jusqu’à l’explosion du génocide
des Tutsi de 1993. Ce génocide a été reconnu par le
rapport S/1996/682 des Nations Unies comme ayant été commis
par le FRODEBU, parti actuellement au pouvoir et organisateur, de concert
avec les mouvements politiques qui étaient hier ses bras armés
dans la rébellion, du processus électoral en cours.
La situation chaotique qui s’était ainsi créée
et qui rendait le pays ingouvernable a donné lieu à des négociations
qui, sous les auspices de la communauté internationale, se sont déroulées à Arusha,
en Tanzanie de 1998 à 2001. Ces négociations étaient
bien sûr trop controversées, car elles étaient conduites
de l’étranger et ignoraient souvent les réalités
nationales et ne se souciaient aucunement des aspirations authentiques du
peuple burundais. C’est dans ce contexte global qu’un accord,
pratiquement imposé par le médiateur Mandela, fut signé en
août 2001.
Un accord imparfait et bancal certes, mais un accord qui avait, malgré tout,
l’avantage de clarifier la question du partage du pouvoir en vue d’éviter
sa monopolisation par les uns et l’exclusion des autres. Cet accord
prévoyait notamment un mode électoral qui permettait à chaque
communauté d’avoir un pourcentage donné de ses représentants
au Parlement et au Sénat capable de jouer un rôle modérateur.
Il ouvrait également la voie à l’alternance cyclique à la
tête de l’Etat, au partage du pouvoir au Sommet de l’Etat, à travers
la désignation d’un Président et d’un Vice Président
collégialement responsables et à la garantie d’un pourcentage
de 40% de la communauté tutsi dans tous les rouages de l’Etat.
C’est tout cet échafaudage, résultat de dures et longues
négociations, émaillées elles-mêmes par d’importants
renoncements des uns et des autres, que le Président actuel, s’appuyant
sur la seule volonté des partis de la communauté hutu, à l’exclusion
de tous les autres partis de la communauté tutsi, a remis totalement
en cause, en proposant au référendum populaire, le 28 février
2005, une constitution qui consacre la monopolisation sans partage du pouvoir
par les uns et l’exclusion totale des autres. Il met manifestement
en danger d’effondrement un édifice déjà instable
et les conséquences sont immenses sur la suite des événements.
Il s’agit d’une situation extrêmement dangereuse qui entrave
gravement la marche vers la paix à laquelle tout le monde aspire et
que la communauté internationale soutient. Ce constat est fait par
d’autres experts en résolution de conflits et spécialistes
pour le Burundi, c’est notamment le consultant sud-africain Jan Van
Eck et l’ancien ministre burundais des Droits de la personne humaine
Eugène Nindorera.
Dans son rapport sur le Burundi du 25 février 2005, Jan van Eck écrit
ceci
« Ne pas prendre en compte le partage du pouvoir politique / ethnique
mine la légitimité de la nouvelle constitution.
A cause de cette attitude gagnant – perdant, le nouveau projet de
constitution, qui a sommairement ignoré la formule relative au partage
du pouvoir qui a rendu possible la signature de l’Accord d’Arusha
entre les deux groupes politiques / ethniques et qui a défini la
manière dont le Burundi a été gouverné depuis
lors, a été imposé de façon unilatérale
sur la minorité politique / ethnique Tutsi.
La légitimité de la constitution sur laquelle seront basés
les termes relatifs à la tenue des élections et sur laquelle
sera basé l’après élection au Burundi est, par
conséquent, en train d’être remise en question. (D’autres
questions non résolues sont également traitées ailleurs
dans le présent rapport)
Il a été décidé à Arusha que le pouvoir
politique entre l’opinion politique Hutu et l’opinion politique
Tutsi serait partagé à raison de 60% et 40%. D’après
cet accord, les parties qui représentaient la position politique
Hutu (le soi – disant G7) rempliraient les 60 % et les parties qui
représentaient la position politique Tutsi (le soi – disant
G 10) rempliraient les 40 %.
Cette formule de partage du pouvoir politique / ethnique est maintenant annulée.
Alors que le taux 60/40 est toujours maintenu, les Hutu, quel que soit leur
parti politique rempliront les 60% réservés aux Hutu et les Tutsi,
quel que soit leur parti politique occuperont les 40 % réservés
aux Tutsi. Ce qui était supposé être un partage du pouvoir
entre deux groupes ethniques et politiques devient désormais tout simplement
une division purement ethnique. Cela signifie que si les partis politiques
Hutu rassemblés obtiennent 80 % ou plus des votes, non seulement ils
seront en mesure de nommer 80 % des 60 % réservés aux Hutus mais
aussi 80 % des 40 % réservés aux Tutsi – mais des Tutsi
qui représentent les objectifs politiques de la majorité Hutu,
et non les préoccupations ainsi que les positions politiques de la minorité politique
Tutsi.
Les pouvoirs du Sénat ont également été changés
de telle sorte qu’il n’aura plus la possibilité d’influer
sur les décisions prises par la nouvelle Assemblée Nationale
qui sera contrôlée par la majorité.
Les promesses que des changements pourront être apportés à la
constitution après les élections ne vont pas résoudre
les préoccupations de la minorité, car cette minorité aura été réduite à un
pourcentage si faible que sa capacité de pouvoir négocier des
changements considérables à cette nouvelle formule sera pratiquement
nulle. Le principe de cooptation qui est prévu dans la Constitution
ne peut pas non plus résoudre le problème de déséquilibre
politique / ethnique, étant donné que ce principe ne peut être
utilisé que si l’un des partis obtient plus de 60 % des voix – ce
qui semble improbable à l’heure actuelle.
La dispute autour de cette nouvelle constitution est la raison principale pour
laquelle la situation actuelle – alors qu’elle semble progresser – est
si fragile, confuse et instable. Le référendum sur la constitution
ne fera qu’approuver cette constitution avec une majorité écrasante…
La façon dont cette question a été traitée au Burundi
risque d’engendrer le mécontentement, l’aliénation,
l’exclusion et l’instabilité. Imposer des solutions n’est
pas la réponse notamment dans des pays tels que le Burundi, qui a connu
des décennies de profondes divisions politiques / ethniques et de conflit
sanglant. » Fin de citation.
De par sa vocation historique, ses liens forts et anciens dans la région
et au Burundi, la Belgique a un très grand rôle à jouer
dans le rétablissement de la paix et de la sécurité dans
cette partie du monde. Il serait donc souhaitable Excellence Monsieur le
Premier Ministre, que votre gouvernement use de toute son influence pour
inviter le Président du Burundi à créer les conditions
d’une coexistence pacifique au sein des communautés nationales
afin d’éviter au peuple burundais les affres du génocide
que la politique actuelle d’exclusion fait planer à l’horizon.
Veuillez agréer, Excellence le Premier Ministre, nos sincères
remerciements anticipés pour l’attention que vous porterez sur
le contenu de cette lettre.
Juvénal Nduwimfura, Président
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