Les luttes fratricides qui déchirent actuellement le Parti de la
Réconciliation du Peuple (PRP) illustre de façon dramatique
le dilemme et même l’impasse dans lesquels la perspective des
prochaines élections plongent les petits partis politiques tutsi.
Rappelons que sous ce vocable de petits partis politiques tutsi on désigne
les formations dont les dirigeants, les membres fondateurs et les adhérents
sont à très forte majorité membres de l’ethnie
tutsi mis à part l’UPRONA, le PARENA et le MRC-Rurenzangemero.
Certains d’entre eux sont nés voici plusieurs années
et sont signataires de l’Accord d’Arusha, d’autres sont
de création récente et ne sont pas signataires de cet accord.
Les dirigeants du groupe des signataires veulent rester au sein des institutions
politiques dans lesquelles ils sont entrés à l’occasion
de la signature du partenariat politique en juin 1998 ou de l’accord
de paix en août 2000, les dirigeants du groupe des petits partis politiques
tutsi de création récente veulent entrer au sein des institutions à l’occasion
des prochaines élections.
Plusieurs de ces petits partis politiques tutsi éprouvent des difficultés à définir
une stratégie intelligente face aux prochaines échéances électorales,
d’autres échafaudent des stratèges aventureuses et contreproductives.
L’extrême précarité dans laquelle se trouvent
ces petits partis politiques tutsi à la veille des élections
les rendent sensibles à certaines sollicitations émanant des
leaders politiques hutu du G7 et de certains manipulateurs et organisateurs
du processus d’Arusha.
Ainsi au mois d’août 2004, une dizaine de petits partis politiques
tutsi ont accepté d’entériner un projet de Constitution
qui consacre la suprématie politique de la communauté hutu
parce qu’on avait promis aux dirigeants de ces petits partis l’entrée
dans les institutions à compter du 1er novembre 2004.
Ainsi fin octobre 2004, le groupe des partis politiques tutsi allié à l’UPRONA
a abandonné leur opposition au projet de Constitution émanant
du G7 parce qu’on avait menacé leurs dirigeants de les exclure
du Gouvernement à partir du 1er novembre 2004.
Ainsi certains petits partis politiques tutsi acceptent d’être
satellisés, vassalisés, phagocytés par les grandes formations
politiques hutu parce que ces partis politiques tutsi n’ont pas su
faire front pour imposer une Constitution instituant un partage équitable
entre hutu et tutsi.
Parce que la future Constitution post-transition laisse peu ou pas de place
aux formations politiques tutsi, les petits partis politiques tutsi se trouvent
acculés à choisir entre se soumettre aux grandes formations
politiques hutu (comme le FRODEBU ou le CNDD-FDD) et renoncer à court
terme à entrer dans les institutions. Face à ce dilemme terrible,
beaucoup de petits partis politiques tutsi choisissent la fuite en avant.
2. Les raisons et les causes
Mais pourquoi les petits partis politiques tutsi en sont arrivés à cette
impasse ?
· La première raison est que ces petits partis politiques
tutsi n’ont pas de ligne idéologique qui leur servirait de repère
dans la fixation de leurs choix politiques et stratégiques.
Cette vacuité idéologique dans laquelle travaillent les petits
partis politiques tutsi expliquent pourquoi ces formations politiques ne
font pas de la lutte contre le génocide, l’unique ressort de
leur action politique et du combat pour la cogestion de l’Etat entre
tutsi et hutu sur une base paritaire leur cheval de bataille.
Cette vacuité idéologique explique pourquoi ces petits partis
politiques tutsi ne font pas de la lutte contre le génocide et la
cogestion de l’Etat à tous les niveaux les deux seuls critères
qui doivent déterminer l’identité des partis politiques
avec lesquels ils peuvent s’allier et former des coalitions.
· La deuxième raison est que les leaders de ces petits partis
tutsi considèrent leurs formations politiques comme un fonds de commerce
et un tremplin pour l’obtention de strapontins et n’ont pas conscience
de représenter une communauté dont ils ont le devoir de défendre
les intérêts vitaux.
· La troisième raison est que ces partis politiques n’ont
pas eu le temps et les moyens financiers de s’implanter au sein de
la population et ont donc une très faible base électorale.
· La quatrième raison est que ces partis politiques ont été échaudés
par le comportement hautain, égoïste et opportuniste dont ont
souvent fait preuve à leur égard les dirigeants du parti UPRONA
qui, dans le passé, ne sont pas gênés de les délaisser
pour s’allier avec le FRODEBU dans ce qui étaient appelés
les KEY PLAYERS. Lorsque les dirigeants de l’UPRONA approchaient ces
petits partis politiques au mois d’août 2004 pour leur proposer
de former une même famille politico-ethnique, les leaders de ces partis
politiques se sont méfiés en prêtant à l’UPRONA
l’intention de leur imposer son hégémonie.
· La cinquième raison est que les organisateurs du processus
d’Arusha sont parvenus à imposer la marginalisation politique
des tutsi et à faire passer une Constitution post-transition qui établit
une dictat ethnique au profit de grandes formations politiques hutu. Les
petits partis politiques tutsi en ont pris acte.
· La sixième et dernière raison est la stratège
de lobbing et la politique démarchage pratiquée par les grandes
formations politiques hutu comme le FRODEBU et le CNDD-FDD en direction des
petits partis politiques tutsi pour les attirer dans leur orbite et donner
ainsi la fausse apparence qu’elles ne sont pas tribalistes.
Pourquoi donc les grands partis politiques à dominante hutu pratiquent-ils
le démarchage en direction des partis politiques tutsi ? Parce que
les grandes formations politiques hutu telles que le FRODEBU et le CNDD-FDD
sont partisans d’une démocratie majoritaire et ethnique qui
consacre de façon définitive la suprématie politique
des hutu. Ces partis sont par conséquent opposés à la
démocratie participative ou communautaire qui supposent le regroupement
des partis politiques dans deux familles politico ethniques en vue de la
cogestion de l’Etat à tous les niveaux entre tutsi et hutu sur
une base strictement paritaire et qui est la seule véritable démocratie
au Burundi. C’est pour cela que le FRODEBU et le CNDD-FDD s’emploient à attirer
dans leur orbite certains partis politiques tutsi ou à tout le moins
une partie des leadership de ces partis.
3. Les fausses solutions
Ce sont toutes ces raisons qui amènent les leaders de petits partis
politiques tutsi à accepter la satellisation et la vassalisation que
leur proposent les grandes formations politiques hutu.
C’est ainsi qu’au cours du forcing opéré par le
Président de la République au mois de septembre 2004 pour faire
voter par le Parlement un projet de constitution contraire aux intérêts
vitaux des tutsi certains députés et sénateurs se sont
rangés derrière le FRODEBU et le CNDD-FDD et ont voté en
faveur de cette constitution fournissant ainsi une caution politique au hold-up
constitutionnel du 17 septembre 2004.
C’est ainsi qu’actuellement une partie de la direction politique
du PRP aurait opté pour une collaboration avec le CNDD-FDD et le FRODEBU.
C’est ainsi que plusieurs petits partis politiques tutsi rêvent à une
coalition ou à une alliance électorale avec le CNDD-FDD et
rejettent tout regroupement des partis politiques tutsi dans une même
famille politique ou dans une alliance électorale.
En agissant ainsi, les leaders de ces petits partis politiques bradent les
intérêts vitaux de la communauté des Batutsi sur le prétexte
de punir les actuels dirigeants du parti UPRONA et de chasser du pouvoir
la nomenklatura tutsi originaire de Bururi au sommet depuis quatre décennies.
Ils ne distinguent pas l’essentiel du secondaire. Ils font l’amalgame
entre les intérêts vitaux des Batutsi et leur désir probablement
fondé de se venger des dirigeants de l’UPRONA pour un poste
qu’ils leur ont injustement refusé.
En renonçant par opportunisme à exiger l’inscription
de la Constitution post-transition le principe de l’alternance politico
ethnique au sommet de l’Etat, ils ont cautionné l’exclusion
des tutsi pour toujours de la direction suprême du pays (c’est-à-dire
la Présidence de la République) privant ainsi les Tutsi d’un
de leurs droits les plus fondamentaux.
4. La seule vraie solution
La seule vraie solution pour ces petits partis politiques tutsi est que
leurs dirigeants comprennent :
a) que la dictature ethnique et la suprématie politique en faveur
des Hutu imposés par les organisateurs du processus d’Arusha
n’est pas une fatalité à laquelle ils n’ont pas
d’autres choix que de se résigner mais qu’au contraire
ils doivent rejeter cette dictature et cette suprématie.
b) Que leur devoir est d’exiger en ce mois de janvier 2005 que soit
inscrit dans le texte de la constitution la cogestion de l’Etat à tous
les niveaux entre Tutsi et Hutu sur une base strictement paritaire parce
que cette cogestion constitue la seule modalité d’une démocratie
véritable entendue comme pouvoir du peuple dans la totalité de
ces composantes ethniques, c’est-à-dire sans prédestination
pour les Hutu et exclusion pour les Tutsi.
c) Que l’alternance politico ethnique au sommet de l’Etat et
la cogestion du pays par les Tutsi et Hutu ne sont pas des faveurs que les
Tutsi quémandent ou mendient, mais des droits civiques fondamentaux
auxquels ils tiennent mordicus et une exigence démocratique auxquels
ils sont attachés.
d) Que lorsqu’il s’agit des droits politiques d’une communauté,
les rivalités, les ambitions personnelles, les calculs carriéristes,
les strapontins et les sinécures doivent être considérés
comme secondaires.
e) Que par conséquent ces petits partis politiques tutsi doivent
accepter de former une alliance et une coalition avec les grandes formations
politiques à dominante Tutsi comme l’UPRONA, le PARENA et le
MRC afin de former une coalition anti-génocide à charge pour
ces grandes formations politiques de proposer une clé de répartition
des sièges en prenant en compte les intérêts des petits
partis politiques.