En ce début de l'année 2005, les Burundais ont l'impression
de vivre et d'évoluer à bord d'un bateau ivre enveloppé dans
un épais brouillard et conduit par un équipage d'amateurs n'ayant
aucune certitude minimale que le bateau va arriver à bon port, heurter
un récif ou un iceberg et sombrer à la manière de Titanic.
La réalité est qu'au seuil de cette année électorale,
les Burundais doutent de la capacité des dirigeants actuels à gérer
le pays de façon responsable et à préparer de façon
indépendante des élections crédibles pouvant générer
des institutions politiques rassurantes pour toutes les communautés
ethniques.
Les Burundais ont l'impression que le pays est militairement occupé et
qu'il est redevenu une colonie où nos responsables politiques rivalisent
de zèle à rechercher à appliquer les directives des
dirigeants des pays de la sous région : Tanzanie, Afrique du Sud,
Ouganda.
Les Burundais constatent dans l'amertume les manifestations dramatiques
de la mauvaise gouvernance des dirigeants actuels, notamment avec la terrible
famine qui sévit dans la province de Kirundo et qui est entrain de
s'étendre en provinces de Ngozi et Muyinga. Ils voient dans cette
famine la conséquence de l'incurie administrative de nos dirigeants,
d'un encadrement agricole insuffisant des populations et de la corruption
des autorités locales.
Les Burundais observent et déplorent la gabegie financière
qui caractérise la gestion budgétaire de nos dirigeants et
dont ils voient la preuve dans :
a. le vote du Budget National pour l'exercice 2005, lequel accuse un énorme
déficit de 90 milliards de FBU;
b. l'allocation aux Services de la Présidence de la République
d'un Budget de 3,5 milliards de FBU, un montant qui est une fois et demie
plus élevé que le Budget alloué au Ministère
de l'Agriculture et de l'Elevage, trois fois supérieur au Budget alloué au
Ministère des Travaux Publics, dix fois supérieur au Budget
alloué au Ministère du Développement Communal, treize
fois supérieur au Budget alloué au Ministère des Mines
et de l'Energie ;
c. l'attribution des indemnités faramineuses de fin de mandat aux
Parlementaires et aux anciens Chefs d'Etat ;
d. la multiplication des déplacements fort coûteux des responsables à l'étranger
;
e. le désir effréné de l'actuel Chef d'Etat de construire
des immeubles à Bujumbura et à Kayanza.
Les Burundais ont appris avec écoeurement que le Gouverneur de Cibitoke
M. Buzuguri affilié au parti Sahwanya FRODEBU vient d'être limogé parce
qu'il organisait fréquemment et à son profit des vols de vaches à grande échelle
et distribuait contre monnaie sonnante et trébuchante des terrains à cultiver
dans la Kibira en foulant aux pieds les dispositions du Code Forestier qu'il
avait le devoir de faire appliquer. Ils voient dans le comportement du Gouverneur
Buzuguri la généralisation et la banalisation de la corruption
et de la gestion kleptomanique de l'Etat par les dirigeants actuels.
Les Burundais observent et condamnent l'instrumentalisation, la manipulation
politique et le tripatouillage de l'appareil judiciaire par les dirigeants
actuels dont l'emprisonnement de Messieurs Diomède Rutamucero et Bonaventure
Gasutwa est la manifestation la plus scandaleuse.
Les Burundais sont stupéfiés par les médiocres performances
de la Commission Electorale Nationale et Indépendante à laquelle
ils reprochent de :
a. faire preuve de bricolage, d'incompétence, de cafouillage, d'absence
totale de professionnalisme ;
b. ne pas faire preuve d'indépendance vis-à-vis du Chef de
l'Etat burundais et des leaders de la sous région.
C'est dans ce contexte particulier que se déploient et se positionnent
les forces politiques burundaises et les acteurs politiques d'origine étrangère
en vue de participer au processus politique et électoral en cours
et de s'imposer.
B. Les forces politiques burundaises
a) Dans le camp hutu
Cinq forces politiques se disputent l'influence et l'ancrage dans le paysage
politique hutu. Il s'agit : a) du FRODEBU ; b) du CNDD-FDD de Pierre Nkurunziza
; c) des petits partis politiques hutu signataires de l'Accord d'Arusha (PP,
RPB, PL) ; d) des anciens mouvements armés (FDD-KAZE de Jean Bosco
Ndayikengurukiye du PALIPE-AGAKIZA d'Etienne Karatasi, du FNL-ICANZO du Docteur
Alain Mugabarabona et du CNDD de Monsieur Léonard Nyangoma ; e) du
FNL-PALIPEHUTU d'Agathon Rwasa, le seul mouvement rebelle qui poursuit la
lutte armée.
Des 5 forces politiques du camp hutu seuls le FRODEBU, le CNDD de Pierre
Nkurunziza, et dans une moindre mesure le CNDD de Léonard Nyangoma
ont un poids et une présence significative au sein de l'électorat
hutu et pourront donc influer sur les prochaines élections.
Le CNDD de Pierre Nkurunziza et le FRODEBU, sûr chacun de sa force
et de son poids, iront cependant aux élections en ordre dispersé.
En effet, le FRODEBU se prévaudra d'être le dépositaire
de l'héritage politique de Melchior Ndadaye et son continuateur. De
son côté, le CNDD-FDD se présentera comme le mouvement
politique qui a donné aux populations hutu ses premiers colonels et
généraux de toute l'Histoire du Burundi, en plus d'avoir imposé le
démantèlement de l'Armée régulière qualifiée
injustement de monoethnique tutsi par ses détracteurs. Quant au CNDD
de Léonard Nyangoma, il s'efforcera de consolider l'ancrage de son
parti dans les trois provinces du Sud : Bururi, Makamba et Rutana.
Les petits partis politiques hutu non armés (RPB, PP, PL) essaieront
sans la moindre chance de succès de se forger un fief électoral
dans l'une des 17 provinces du Burundi pour décrocher les 2% du scrutin électoral
qui leur permettront d'avoir une présence minimale au sein des institutions.
A cet effet, les 3 partis politiques hutu vont chercher à s'allier
et à se faire remorquer par le FRODEBU et/ou par le CNDD-FDD de Pierre
Nkurunziza.
Quant aux autres anciens mouvements armés (FROLINA, FDD-KAZE, PALIPE-ICANZO,
FNL-AGAKIZA) il semble qu'ils vont chercher à former une coalition
et une alliance avec les petits partis politiques tutsi pour contrebalancer
les grands partis politiques qui ont partagé la plus grande part du
gâteau de la période de transition, à savoir le FRODEBU
et l' UPRONA. Cependant, tout indique que ces anciens mouvements armés
seront balayés du paysage politique burundais et seront par conséquent
absents des futures institutions politiques.
Pour ce qui est du PALIPEHUTU d'Agathon Rwasa, les questions qui se posent
sont de savoir s'il sera défait militairement dans un proche avenir,
s'il acceptera enfin de négocier et d'abandonner la lutte armée
et de perdre ainsi la qualité de mouvement terroriste. La réponse à ces
questions dépendra de la décision qui sera prise à cet égard
par ses parrains politiques dont les plus importants se trouvent dans certains
pays européens et lui fournissent le soutien diplomatique, financier
et logistique.
Quatre figures de proue de l'élite politique hutu vont donc se livrer à un
combat politique sans merci pour se hisser et rester au sommet de l'Etat
burundais : il s'agit de Domitien Ndayizeye, du Docteur Jean Minani, de Pierre
Nkurunziza et de Léonard Nyangoma.
Léonard Nyangoma conscient de sa faiblesse politique qu'il espère
passagère même s'il sait qu'il ne peut pas de se hisser actuellement à la
tête de l'Etat, veut se positionner pour tenter sa chance aux prochaines élections
présidentielles qui auront lieu dans cinq mois. Le véritable
duel opposera donc Pierre Nkurunziza au vainqueur du combat entre Domitien
Ndayizeye et Jean Minani à l'intérieur du FRODEBU.
Si ces leaders hutu s'opposent sur les stratégies et les ambitions
personnelles, ils sont d'accord sur une chose, à savoir que le temps
est venu d'instaurer définitivement la suprématie et l'hégémonie
politique de l'ethnie hutu au Burundi avec comme corollaire la marginalisation
de l'ethnie tutsi du Burundi.
b) Dans le camp tutsi
Six forces politiques occupent le paysage politique : il s'agit de l'UPRONA
GOUVERNEMENTAL, du MRC-RURENZANGEMERO, du PARENA, des petits partis politiques
tutsi, de l'Accord-cadre, de la Société Civile. Il y a aussi
l'Armée qu'on associe toujours au camp tutsi.
En ce qui concerne l'UPRONA, le MRC, le PARENA, et les petits partis politiques
tutsi, leur incapacité à travailler en synergie a permis aux
partis politiques hutu et à Domitien Ndayizeye d'imposer une Constitution
post-transition qui consacre l'hégémonie politique des hutu.
Tout indique que ces partis politiques iront aux élections en ordre
dispersé : il y a risque qu'avec l'émiettement de l'électorat
tutsi qui en résultera, aucun parti politique tutsi (pas même
l'UPRONA ou le PARENA ou le MRC) n'obtienne aux prochaines élections
les 2% des voix nécessaires pour entrer au Parlement et encore moins
les 5% des voix nécessaires pour avoir un Ministre au sein du prochain
gouvernement. La conséquence sera que les 40% de tutsi qui entreront
au Gouvernement et au Parlement proviendront du CNDD-FDD et du FRODEBU pour
appliquer le programme des partis hutu.
Pour ce qui est de l'Accord-Cadre, en cantonnant sa stratégie dans
une sorte de FRONT DE REFUS et dans la pratique de la politique de la chaise
vide, il se place délibérément hors du jeu politique
et donc hors-jeu avec le risque d'être neutralisé et d'être
frappé d'interdiction juridique par le prochain Chef d'Etat d'ethnie
hutu.
En ce qui concerne la Société Civile, elle est certes composée
en majorité d'intellectuels tutsi mais elle est totalement noyautée
par le pouvoir en place et par les bailleurs de fonds étrangers qui
assurent son financement, d'où son incapacité actuelle d'influer
sur l'évolution politique de notre pays.
L'Armée gouvernementale quant à elle est certes encore dominée
par des officiers tutsi mais fortement influencée par l'ex-Président
Buyoya et noyautée par certains pays étrangers. Elle est surveillée
et intimidée par les forces militaires de l'ONU présentes au
Burundi et a décidé de ne pas s'impliquer dans le jeu politique
actuel.
Cette armée ne semble pas partager notre crainte qu'elle sera démantelée à brève échéance
par le nouveau pouvoir hutu qui sera issu des élections. A-t-elle
tort ou raison ? L'avenir nous le dira.
C. Les acteurs exogènes
Les véritables maîtres du jeu politique burundais sont les
dirigeants politiques des pays de la sous-région (Afrique du Sud,
Tanzanie, Ouganda) et de la Communauté Internationale (Union Européenne,
ONU, Etats-Unis).
Les acteurs politiques étrangers les plus influents et les plus visibles
sont les Sud-Africains et les Tanzaniens qui ont chacun une forte Ambassade à Bujumbura
et qui soutiennent ouvertement l'instauration au Burundi d'un pouvoir politique à dominante
hutu. Tout en laissant aux Africains le premier rôle, l'union Européenne
influe sur l'évolution politique du Burundi en utilisant le levier
de la coopération et de l'aide financière au développement
et de l'appui budgétaire. Les Etats-Unis font de même en passant
par le canal du FMI et de la Banque Mondiale. Par sa présence militaire
massive, l'ONU intimide, noyaute, oriente et impose ses choix sur l'évolution
politique au Burundi.