INSTITUT POUR LES ETUDES SECURITAIRES
RAPPORT SUR LE BURUNDI
Les défis après les élections au Burundi
Un nouveau processus de dialogue formel est nécessaire après
les élections afin de traiter des questions non résolues
Par Jan Van Eck
L’auteur est consultant sur le ‘’Projet de Dialogue Politique
au Burundi’’ auprès de l’ ‘’Institut
pour les Etudes Sécuritaires’’ et, il est spécialisé en
analyse des conflits et en facilitation.
1. Un large consensus sur la nécessité d’organiser de
nouvelles élections et pour le ‘’changement’’.
Suite à une grande fatigue parmi les Burundais due à des décennies
de conflits politiques / ethniques violents, les Burundais sont parvenus à un
large consensus sur la tenue d’élections et pour un ‘’changement
rapide’’.
Bien que pratiquement tous ceux qui partagent cette opinion reconnaissent
sans hésiter que cette voie comporte de nombreux risques, la plupart
pensent qu’il vaut plutôt mieux tenir des élections. Malgré le
avertissements – surtout de la part de simples Burundais – sur
les dangers qu’impliquent la tenue de nouvelles élections démocratiques
trop hâtives ainsi que les souvenirs des conséquences désastreuses
des élections démocratiques de 1993, ‘’tout aussi
hâtives’’ et qui sont encore présentes dans toutes
les mémoires, les Burundais semblent avoir décidé de ‘’s’en
remettre au destin’’.
Après de nombreuses disputes et de nombreux débats, le Burundi
organisera donc, cette année, ses secondes élections démocratiques.
Il est cependant probable que la date soit reportée encore une fois
pour des ‘’raisons techniques’’ du 26 avril au second
semestre de cette année (probablement entre juin et août).
Alors qu’un large consensus a été atteint sur la question
relative à la tenue des élections, les raisons de ce consensus
général sont variées et sont, dans une large mesure,
motivées par le fait que beaucoup ont le sentiment qu’ils ont été exclus
dans le passé. Ceci s’applique, par exemple, aux parties qui
se sont senties exclues du partage du pouvoir des gouvernements d’après
Arusha et à ceux qui ont été exclus depuis la prise
du pouvoir en 1965 par les Tutsi de la province du Sud, Bururi. Le fait que
les parties Tutsi et Hutu ont souffert d’une telle exclusion a mené,
dans le but des élections actuelles, à une coopération
stratégique temporaire ainsi qu’à des alliances entre
Hutu et Tutsi.
La majorité Hutu considère ces élections comme une
occasion de regagner la victoire écrasante remportée lors des
premières élections démocratiques de 1993. Depuis ces élections,
chaque Hutu a continué à parler du fait que cette victoire
leur a été ‘’volée par les Tutsi’’ suite
au coup d’état et à l’assassinat de leur premier
Président (Hutu) par des éléments de l’armée
dirigée par les Tutsi. Ces nouvelles élections représentent
donc la première occasion de réparer la défaite et l’humiliation
de 1993.
Alors que beaucoup de temps et d’énergie ont été dépensés
par les politiciens à discuter et à se disputer sur la date
des élections, très peu de discussions ont porté sur
le fait de savoir si ces élections seront libres et équitables.
Compte tenu du fait que la quasi-totalité du conflit violent vient
de prendre fin récemment et que la création d’une nouvelle
force de défense et de police intégrée ne fait que commencer
alors que la guerre avec le Palipehutu – FNL continue, cette question
mérite une attention plus sérieuse.
2. Le fait qu’il n’existe pas d’accord sur la définition
du ‘’changement’’ soulève un certain nombre
de questions non résolues.
Alors qu’il existe également un large consensus sur le besoin
de ‘’changement’’, il n’existe cependant pas
d’accord quand il s’agit de définir ce que ce ‘’changement’’ signifie.
Cela est dû au fait que les parties ne parviennent pas à aboutir à un
accord sur une vision commune et sur le chemin vers l’avant. Chacune
semble se diriger dans sa propre direction. Le résultat est que les
parties continuent à s’accuser d’avoir un ‘’agenda
caché’’ – ce qui continu à miner davantage
le processus, tant nécessaire, d’édification de la confiance.
La conséquence directe de ce manque de vision commune est que les
Burundais s’acheminent vers des élections tout en ayant un certain
nombre de questions importantes et critiques qui n’ont pas encore été résolues.
Il est préoccupant de constater que les différentes parties
n’ont pas fait de tentatives réelles, soutenues et continues
afin d’essayer de parvenir à un plus grand consensus. Ceci est
en grande partie dû au fait que d’autres négociations
auraient eu pour conséquence de faire reporter davantage le calendrier
des élections. La tenue des élections a tellement occupé l’esprit
et le temps de la classe politique que l’esprit de compétitivité et
l’approche gagnant – perdant (chose normale pendant la période
de campagne électorale) l’ont emporté sur l’approche
basée sur un compromis gagnant – gagnant qui est nécessaire
pour parvenir à un plus grand consensus. La pression constante exercée
par la facilitation et par la région pour que le processus soit finalisé dans
les délais stipulés dans le calendrier, a également
joué un rôle.
Alors qu’il est vrai que plusieurs changements ont été opérés
au Burundi au cours des dernières années, ceux – ci,
de part leur nature, sont essentiellement techniques. Ils ne représentent
pas un véritable changement de sentiment. Les parties qui étaient
supposées être des partenaires pour la paix continuent à se
comporter comme des opposants – voire comme des ennemis qu’il
faut vaincre.
Ne pas prendre en compte le partage du pouvoir politique / ethnique mine
la légitimité de la nouvelle constitution.
A cause de cette attitude gagnant – perdant, le nouveau projet de
constitution, qui a sommairement ignoré la formule relative au partage
du pouvoir qui a rendu possible la signature de l’Accord d’Arusha
entre les deux groupes politiques / ethniques et qui a défini la manière
dont le Burundi a été gouverné depuis lors, a été imposé de
façon unilatérale sur la minorité politique / ethnique
Tutsi.
La légitimité de la constitution sur laquelle seront basés
les termes relatifs à la tenue des élections et sur laquelle
sera basé l’après élection au Burundi est, par
conséquent, en train d’être remise en question. (D’autres
questions non résolues sont également traitées ailleurs
dans le présent rapport)
Il a été décidé à Arusha que le pouvoir
politique entre l’opinion politique Hutu et l’opinion politique
Tutsi serait partagé à raison de 60% et 40%. D’après
cet accord, les parties qui représentaient la position politique Hutu
(le soi – disant G7) rempliraient les 60 % et les parties qui représentaient
la position politique Tutsi (le soi – disant G 10) rempliraient les
40 %.
Cette formule de partage du pouvoir politique / ethnique est maintenant
annulée. Alors que le taux 60/40 est toujours maintenu, les Hutu,
quel que soit leur parti politique rempliront les 60% réservés
aux Hutu et les Tutsi, quel que soit leur parti politique occuperont les
40 % réservés aux Tutsi. Ce qui était supposé être
un partage du pouvoir entre deux groupes ethniques et politiques devient
désormais tout simplement une division purement ethnique. Cela signifie
que si les partis politiques Hutu rassemblés obtiennent 80 % ou plus
des votes, non seulement ils seront en mesure de nommer 80 % des 60 % réservés
aux Hutus mais aussi 80 % des 40 % réservés aux Tutsi – mais
des Tutsi qui représentent les objectifs politiques de la majorité Hutu,
et non les préoccupations ainsi que les positions politiques de la
minorité politique Tutsi.
Les pouvoirs du Sénat ont également été changés
de telle sorte qu’il n’aura plus la possibilité d’influer
sur les décisions prises par la nouvelle Assemblée Nationale
qui sera contrôlée par la majorité.
Les promesses que des changements pourront être apportés à la
constitution après les élections ne vont pas résoudre
les préoccupations de la minorité, car cette minorité aura été réduite à un
pourcentage si faible que sa capacité de pouvoir négocier des
changements considérables à cette nouvelle formule sera pratiquement
nulle. Le principe de cooptation qui est prévu dans la Constitution
ne peut pas non plus résoudre le problème de déséquilibre
politique / ethnique, étant donné que ce principe ne peut être
utilisé que si l’un des partis obtient plus de 60 % des voix – ce
qui semble improbable à l’heure actuelle.
La dispute autour de cette nouvelle constitution est la raison principale
pour laquelle la situation actuelle – alors qu’elle semble progresser – est
si fragile, confuse et instable. Le référendum sur la constitution
ne fera qu’approuver cette constitution avec une majorité écrasante.
La question n’est pas de savoir si le principe d’Arusha sur
le partage de pouvoir politique / ethnique aurait du être changé ou
pas. La plupart des Burundais pensent que cette question se serait éventuellement
dissipée une fois que la confiance aurait été restaurée
et que la minorité aurait été prête à compter
sur la bonne volonté de la majorité. Malgré une longue
période de transition, la minorité n’est clairement pas
encore parvenue à ce stade. La question qui se pose donc, est de savoir
si, en ignorant la formule d’Arusha relative au partage du pouvoir
politique / ethnique, unilatéralement, et en la remplaçant
par une domination majoritaire, cela va contribuer à une plus grande
stabilité.
Par exemple, pendant la transition en Afrique du Sud, lorsqu’il a été décidé qu’à un
certain stade, certaines mesures de protection basées sur le partage
du pouvoir seraient retirées (les soi – disant clauses du crépuscule),
cela a été fait d’un commun accord. Cette décision
n’a pas été imposée unilatéralement, et
cela a été possible grâce à un accord sur le fait
qu’un certain nombre d’observateurs indépendants seraient
utilisés pour assurer que les partis du gouvernement ne commettent
pas de violations. Contrairement au processus de l’Afrique du Sud,
la minorité au Burundi n’est pas encore prête à compter
simplement sur la bonne volonté de la majorité.
La façon dont cette question a été traitée au
Burundi risque d’engendrer le mécontentement, l’aliénation,
l’exclusion et l’instabilité. Imposer des solutions n’est
pas la réponse notamment dans des pays tels que le Burundi, qui a
connu des décennies de profondes divisions politiques / ethniques
et de conflit sanglant.
3. Le danger de passer simplement d’un conflit violent à un
conflit non violent :
Après les élections, le gouvernement aura besoin d’un ‘’nouveau
processus de dialogue’’ pour traiter des questions non résolues.
Le nouveau gouvernement démocratiquement élu héritera
non seulement de la question des disputes relatives à la constitution
mais aussi des autres questions non résolues. Si ces questions ne
sont pas traitées de façon urgente et sensible, il existe un
grand risque qu’elles puissent déstabiliser le nouveau gouvernement
comme cela en a été le cas jusqu’à présent.
Cela crée un scénario où la crise du Burundi ne fera
que passer d’un stade de ‘’ conflit violent à un
stade de conflit non violent’’. (Ceci est certainement mitigé par
l’absence du Palipehutu FNL au processus et par la guerre qui continue
entre eux et l’Armée Burundaise et le FDD).
La réduction de l’intensité du conflit armé au
Burundi depuis quelques années a en effet eu un résultat positif – notamment
pour les citoyens ordinaires. Pour s’assurer du maintien de la réduction
de la violence et pour faire en sorte que le Burundi ne reste pas dans un état
de ‘’conflit non violent’’, il faudra traiter des
causes fondamentales qui ont mené au conflit violent. Si l’on
ne fait pas cela, on risque de revoir le conflit resurgir tôt ou tard.
La plupart des questions actuelles non résolues sont directement
associées aux causes du conflit. Alors qu’il est bien sûr
important que le gouvernement examine ces questions, la manière dont
le gouvernement va traiter de ces questions est encore plus importante. Même
les supporters les plus fervents de tenir les ‘’élections
maintenant’’ admettent ouvertement qu’il faudra énormément
de tact, des personnes qui sachent garder la tête froide, et quelqu’un
ayant des qualités d’homme d’Etat pour gérer l’instabilité attendue
(héritée), pendant la période d’après les élections.
Il faudra qu’un nouveau processus de dialogue soit plus inclusif que
le Gouvernement et le Parlement d’après les élections.
La plupart du temps, le gouvernement sera, bien évidemment, occupé par
ses énormes responsabilités et pour répondre aux défis.
Afin de s’assurer que ces questions non résolues ne seront pas
simplement traitées de façon ad hoc ou seulement lorsqu’elles
auront mené à un conflit, il serait préférable
de créer un nouveau forum / processus de dialogue formel et structuré pour
traiter exclusivement de ces questions.
Pour que cela puisse avoir lieu, il faut qu’il y ait un accord sur
la nécessité de traiter de ces questions et accepter que la
période d’après les élections sera de facto une
nouvelle phase de transition.
L’objectif principal d’un tel forum de dialogue devrait être
de développer un consensus national plus grand sur le chemin de l’avenir – une
vision commune pour un futur Burundi. Pour parvenir à cela, il faudra
qu’il soit inclusif au maximum. Plus de parties et de groupes que ceux
qui seront représentés au sein du nouveau gouvernement élu
et du parlement devront faire partie de ce forum. Afin de s’assurer
que ce ne sera pas juste un autre rassemblement de l’élite politique
(comme cela en a été le cas jusqu’à présent
durant l’ensemble du processus de paix), des dispositions spéciales
devront être prises pour s’assurer de la représentation
de l’ensemble de la société civile, des organisations
de la base et des chefs coutumiers.
Si ces questions non résolues, qui ont le potentiel de créer
l’instabilité, ne sont pas traitées de façon structurée,
le nouveau gouvernement – de part sa détermination à prouver
qu’il a pu ramener une réelle stabilité et le changement
au Burundi – peut se dire qu’il n’a pas d’autre choix
que d’utiliser des mesures – plus autoritaires – pour assurer
ou même imposer la stabilité. Si cela était le cas, ces
questions ne disparaîtraient pas, elles seraient tout simplement (temporairement)
enterrées.
Par exemple, le fait que certains milieux pensent que le problème
ethnique / politique, qui est profondément enraciné, devrait être
résolu en interdisant l’utilisation des termes ethnique / politique
(le soi disant model Rwandais), représente une réelle préoccupation.
Alors que l’appartenance ethnique a provoqué des dégâts
au Burundi et dans la région, ceci n’était pas dû au
simple fait qu’il existe trois groupes ethniques bien distincts. Cela était
plutôt causé par la manipulation massive, l’abus et l’exploitation
de l’appartenance ethnique par les autorités coloniales ainsi
que par les gouvernements d’après l’indépendance.
La seule façon de s’assurer que ces identités ne seront
plus utilisées à tort ou manipulées dans l’avenir
est de traiter des questions telles que la vérité, la justice
et la réconciliation, à défaut de quoi, les différents
groupes ethniques maintiendront leur identité politique sur la base
de leur mémoire et de leur interprétation de l’histoire
du Burundi.
4. Les questions non résolues.
4.1 L’absence du Palipehutu – FNL du processus de paix.
L’annonce faite par le Président Burundais Domitien Ndayizeye
et par le Palipehutu – FNL quant à la décision de négocier
en face-à-face, est un développement extrêmement positif.
Après des années de refus, cette décision représente
un pas vers l’avant important et aussi une occasion en or. Ce qui est
d’autant plus encourageant, c’est que le FNL n’a pas exigé que
le gouvernement réponde à certains préalables - comme
ce fut le cas dans le passé – avant de commencer les négociations.
Ceci est un changement radical par rapport à leur position dans le
passé. (Ils ont cependant soulevé certaines préoccupations
vis – à – vis du rôle de la facilitation et de l’initiative
régionale au cours de ces négociations. Ces éléments
peuvent toutefois être gérés de manière à ne
pas empêcher le commencement des négociations entre les deux
parties).
Alors que le Président a annoncé qu’il était
en faveur de ces négociations, le Gouvernement Burundais, en tant
que gouvernement, n’a pas encore pris de décision afin que les
négociations puissent commencer.
Certaines parties clés du gouvernement, qui ne sont pas prêtes à rouvrir
(encore une fois) le processus actuel pour d’autres négociations,
considèrent l’utilisation des nouvelles options militaires contre
le FNL. Suite à l’annonce relative au fait que l’Union
Africaine va mettre sur pied une force militaire qui sera chargée
de désarmer les forces négatives de l’après génocide
au Rwanda, dans l’Est du Congo, ces parties suggèrent que le
FNL, ayant été déclaré mouvement terroriste par
la région, (et ‘’étant en grande partie basé dans
l’Est du Congo’’), soit inclus dans la définition
de ‘’forces négatives’’ opérant dans
l’Est du Congo et soit ainsi aussi désarmé. Des discussions
entre des parties du Gouvernement de Transition du Burundi et le gouvernement
Rwandais au sujet de cette option militaire, sont en cours. L’auteur
continu cependant à croire qu’aucune solution militaire ne pourra
en venir à bout avec le FNL. Malgré le fait que les forces
militaires de l’Armée Burundaise et celles du FDD ensemble ont été déployées
depuis plus d’un an contre le FNL (dans l’une des opérations
militaires les plus grandes jusqu’à présent), le FNL – alors
qu’apparemment affaibli – semble être loin d’être
vaincu. Les affrontements entre le FNL et l’Armée Burundaise
/ FDD continuent.
La majorité des Burundais ordinaires continuent de penser que le
FNL doit être inclus pour que le conflit Burundais prenne fin une fois
pour toute. Etant le premier mouvement de libération Hutu, ils croient
que le FNL bénéficie d’une grande sympathie parmi une
large partie de la population. La position du FNL, qu’il ne peut y
avoir de réconciliation jusqu’à ce que la vérité ait été dite
et que les Hutu et les Tutsi se soient excusés et qu’ils aient
demandé le pardon mutuel pour les crimes commis, (un soi – disant
contrat social), est partagée par la plupart des Burundais. Si le
gouvernement veut miner la position du FNL, il devrait, par exemple, commencer
par traiter des questions non résolues telles que la Vérité,
la Justice et la Réconciliation.
Il est également possible que le FNL deviennent plus fort pendant
la période suivant les élections, à cause des faiblesses
inhérentes du nouveau gouvernement – non pas qu’elles
aient été forcement créées par ce dernier. La
pauvreté généralisée parmi la population, les
besoins de milliers de combattants démobilisés, des centaines
de milliers de réfugiés et de personnes déplacées
ainsi que la question épineuse de la terre provoqueront de nombreuses
demandes auxquelles le nouveau gouvernement devra répondre. L’incapacité d’exaucer
la plupart de ces demandes et de ces besoins mènera à une situation
où tout groupe armé – y compris le FNL – pourra
facilement trouver de nouvelles recrues. (Cela, sans même parler des
nombreux groupes politiques mécontents qui se sentent marginalisés).
4.2 La relation entre la pauvreté, le pouvoir et le patronage
La capacité du Burundi à instaurer une paix durable est sérieusement
entravée par l’ampleur de la pauvreté et l’absence
de développement. Alors que la situation peut être attribuée
en grande partie au conflit proprement dit, la politique des bailleurs de
fonds externes, qui consiste à ne pas débourser la majeure
partie des fonds avant le retour total à la paix, a créé une
situation où le nouveau gouvernement héritera d’un état
en faillite, d’une infrastructure quasiment inexistante et d’une économie
au bord de l’effondrement. Cela réduit énormément
la capacité de ce gouvernement à répondre aux attentes,
même les plus modestes, de la population.
Une communication de l’Institut pour les Etudes Sécuritaires,
intitulée ‘’ From Integrated to Developmental Peace – keeping
: Breaking the Conflict Trap’’ (D’une approche intégrée
du maintien de la paix vers une approche basée sur le développement
: Mettre fin à l’engrenage du conflit) (août 2004), qui
s’inspire d’une communication élaborée par Nozizwe
Madlala – Routledge et Sybert Liebenberg, présente le problème
comme suit :
‘’Les ressources sont principalement à l’origine
des conflits en Afrique…le caractère des conflits est essentiellement à la
fois politique et économique. Les interventions actuelles de maintien
de la paix et de reconstruction post conflit ne parviennent pas à résoudre
les conflits basés sur les ressources ou les conflits qui s’appuient
sur les économies de guerre… (lesquelles interventions )… mènent à l’incapacité de
démanteler les économies de guerre ainsi qu’à l’incapacité d’absorber
les anciens combattants et de mettre fin aux systèmes de conflit’’.
‘’Le fait que l’accent n’est pas mis de façon
adéquate sur l’accélération de la croissance économique,
industrielle et sociale pendant la période de reconstruction post – conflit,
empêche une société émergeant du conflit de briser
le cercle du conflit ou de la pauvreté, de sortir de la guerre, et
de participer progressivement à une économie mondiale ou régionale
normalisée’’.
Les facteurs économiques, infrastructurels et financiers qui ont
contribué à la réussite de la transition de l’Afrique
du Sud, de l’apartheid à la démocratie sont pratiquement
inexistants au Burundi.
Etant donné qu’il n’existe pratiquement pas d’opportunités
d’emploi dans le secteur privé, le gouvernement qui sera au
pouvoir après les élections au Burundi sera toujours la source
principale d’emplois – et de patronage. Compte tenu de son incapacité de
répondre aux besoins de tous les Burundais, ce gouvernement se sentira
naturellement obligé de pourvoir, en priorité, aux besoins
de ses supporters. Ceux qui étaient privilégiés auparavant
risquent donc d’être défavorisés.
Considérant le besoin humain de base relatif à la survie,
il ne fait aucun doute que beaucoup de Burundais n’auront d’autre
choix que de mettre de coté leurs différences ethniques et
politiques (ne serait – ce que provisoirement) et de s’aligner
avec ceux qui sont destinés à dominer le pouvoir politique
après les élections. Ainsi, comme l’a fait remarquer
un acteur politique important au Burundi : ‘’Pendant la monarchie,
le Roi était vénéré en tant que pourvoyeur. Depuis
lors, le Président a remplacé le Roi en tant que pourvoyeur.
Par conséquent, si le Président est Tutsi, les Hutu deviennent
Tutsi, et lorsque le Président est Hutu, les Tutsi deviennent Hutu’’.
Mis à part les tensions, la concurrence et la confusion profondes
pouvant découler de l’impact que ces facteurs peuvent avoir
sur la société Burundaise, ce serait commettre une grave erreur
que de confondre ce vote pour la survie avec un changement radical au niveau
des positions politiques / ethniques de base. Il semblerait donc que l’exclusion – l’une
des causes principales du conflit au Burundi – continuera à être
l’une des caractéristiques de la société Burundaise
après les élections.
4.3 L’absence d’un Processus de Vérité, de Justice
et de Réconciliation continue à préserver la question
ethnique et empêche le développement d’une vision et d’une
destination communes.
Dans un pays où, parvenir à un réel consensus national
sur certaines questions, continue à être un défi réel,
il est, en effet, unique de constater un consensus pratiquement unanime parmi
les Burundais à propos de la nécessité urgente de mettre
en place un processus de Vérité, Justice et Réconciliation.
(Ceci n’exclut pas, bien sûr, le fait que beaucoup de Burundais
souhaitent atteindre des objectifs différents par le biais d’un
tel processus).
Tant que la vérité sur le passé ne sera pas connue,
les Burundais continueront tous à vivre avec la mémoire des
différents massacres massifs qui ont terni l’histoire du Burundi
pendant des décennies. Il suffit de demander au Burundais quelle est
leur version des événements de 1972 et de 1993 pour savoir
qui est Hutu ou Tutsi.
Bien que le Burundi n’ait pas connu un événement unique
qui puisse s’apparenter au Génocide de 1994 au Rwanda, entre
500 000 et un million de Burundais des deux groupes ethniques ont été tués
de façon systématique lors des massacres ethniques, depuis
1965. (Alors que l’utilisation du mot ‘génocide’ pour
décrire certains de ces événements est une source de
dispute parmi les Burundais, la plupart de ces événements n’étaient
rien d’autre que des tentatives, petites ou grandes, d’exterminer
de façon systématique tous les membres de l’autre groupe
ethnique – ‘des tentatives de génocide’ ?).
C’est cette ‘mémoire ethnique’ qui a été si
facilement manipulée dans le passé par des politiciens sans
scrupules des deux camps. Les possibilités de manipulations continueront à exister
aussi longtemps que l’on aura pas traité de cette question.
Cela est également l’une des raisons principales du manque de
confiance, de l’absence d’une réelle réconciliation
et de l’incapacité de parvenir à un consensus sur le
futur du Burundi. Même à présent, alors que les Burundais
s’acheminent vers des élections démocratiques, des personnes
demandent à ce que des mesures soient prises pour empêcher ces
dirigeants, qui sont présumés avoir été responsables
de ces actes criminels, d’occuper des postes au sein du nouveau gouvernement
ou des ses institutions. Des dirigeants importants issus de différents
partis politiques sont identifiés en privé comme étant
des criminels et des tueurs. Si cette question n’est pas traitée,
elle continuera à empoisonner la société.
Il est donc difficile de comprendre pourquoi – douze ans après
la crise de 1993 – pratiquement rien n’a été fait.
Après de nombreux retards causés par de profondes divisions
entre les parties sur la question, le Parlement a finalement promulgué une
loi pour la mise en place d’une Commission Burundaise Vérité et
Réconciliation. Le processus tout aussi difficile, visant à parvenir à un
accord sur la nomination de commissaires aptes et neutres, est en cours.
Malgré la disposition de l’Accord d’Arusha de l’an
2000, disposition selon laquelle les Nations – Unies seraient chargées
de mettre en place une Commission Internationale d’ Enquête ainsi
qu’un Tribunal pour traiter des violations des droits humains commises
dans le passé, il semble qu’il n’y ait aucun progrès.
Il serait, par exemple, extrêmement utile si le rapport, établi
par la mission spéciale des Nations – Unies qui s’est
rendue au Burundi au mois d’avril 1994 pour examiner la façon
dont une telle Commission Internationale pourrait être mise sur pied, était
rendu public.
De plus en plus de plaintes sont émises de la part des Burundais
sur le fait que ‘rien n’est fait’ par rapport aux violations
massives des droits humains commises au Burundi. Ils comparent la vitesse
avec laquelle les Nations – Unies ont mis sur pied une commission pour
enquêter sur les allégations de génocide au Darfour (un
conflit récent) avec le fait qu’aucune enquête n’a
encore eu lieu sur l’assassinat du Président Ndadaye en 1993.
De plus, le fait que l’exemption légale a été accordée à tous
ceux qui auraient commis des crimes au Burundi ne fait que confirmer l’impression
que les violations des droits humains commises au Burundi sont en train d’être
enterrées. Si cette perception s’accroît, elle continuera
de compromettre la légitimité du processus et pourrait facilement
mener à une situation de vindicte populaire.
4.4 Le manque de coexistence ethnique au niveau régional aura un
impact sur les perspectives d’une paix durable au Burundi.
Bien que l’instabilité régionale ne soit pas l’un
des problèmes non résolus que le gouvernement du Burundi pourra
résoudre à lui seul, cette instabilité – comme
cela en a été le cas jusqu’à présent – aura
un impact direct sur les perspectives de paix au Burundi.
La cause principale de l’instabilité dans la sous – région
demeure l’incapacité des Hutu et des Tutsi à concevoir
un mode de coexistence pacifique acceptable. Ceci est valable non seulement
pour le Burundi et le Rwanda, mais aussi pour la RDC et l’Ouganda.
Alors que ce problème concernait essentiellement le Burundi et le
Rwanda au départ, le génocide de 1994 au Rwanda, suivi de l’arrivée
d’un très grand nombre de Hutu du Rwanda (y compris les auteurs
du génocide) à l’Est de la RDC et de l’occupation
de l’Est de la RDC par le Rwanda pendant la guerre de deux ans (qui
a causé plus d’un million de morts), ont eu pour conséquence
l’exportation de ce problème vers l’Est du Congo. Cela
a, à son tour, aggravé les tensions qui existaient déjà entre
les Tutsi de l’Est du Congo (les Banyamulenge) et le reste de la population.
Ce problème a été rendu encore plus complexe par le
fait que bon nombre d’acteurs régionaux ont amplifié la
question Hutu / Tutsi, en considérant les Hutu comme un groupe faisant
partie des Bantu autochtones de l’Afrique et en qualifiant les Tutsi
de non – Bantu et de colons venus d’ailleurs. Alors que le Rwanda
et l’Ouganda sont considérés pro – Tutsi (non – Bantu),
dans une certaine mesure, la RDC et la Tanzanie sont considérés
pro – Hutu (Bantu). Cette distinction a toujours été évoquée
par les différents mouvements armés Hutu au Burundi.
Suite à l’invasion et à l’occupation de considérables
territoires à l’Est du Congo, par le Rwanda, les sentiments
anti - Rwandais (à savoir contre les Tutsi du Rwanda) sont très
prononcés, si bien que, la majeure partie de la population de l’Est
de la RDC est plus que disposée à accueillir tout groupe politique
ou militaire Hutu anti – Tutsi. C’est pour cette raison que le
Rwanda ne cesse de menacer d’envahir cette zone, pour se débarrasser
des ‘forces négatives Rwandaises (Hutu)’.
Le fait que les Tutsi Congolais, les Banyamulenge, ont été forcés
de s’enfuir vers le Burundi et le Rwanda pour sauver leur vie, est
un sévère rappel que cette incapacité de coexister continuera à causer
la déstabilisation dans tous les pays de la région. Le massacre
de près de 200 réfugiés dans un camp de réfugiés
Banyamulenge au Burundi l’année passée, par des attaquants
Hutu, a contribué à faire aggraver la situation (le FNL a reconnu
son implication).
Dans ce contexte, il devrait être clair que la décision de
réduire la position politique des Burundais Tutsi, de façon
unilatérale, à une position minime au sein de la nouvelle constitution,
ne pourra que contribuer davantage aux craintes qui existent déjà.
Il existe des signes clairs que les Burundais Tutsi feront tout leur possible
pour assurer leur position, par exemple, en formant des alliances avec d’autres
Tutsi dans la région qui se sentent également menacés.
La mise à feu, récemment, d’un drapeau appartenant à l’ancien
mouvement armé Burundais, le CNDD – FDD, dans le quartier essentiellement
Tutsi de Ngagara à Bujumbura, peut être un premier signe. Par
coïncidence, ce quartier est également le quartier qui était
prêt à accueillir un grand nombre de réfugiés
Congolais Banyamulenge.
Le processus de paix du Burundi restera fragile jusqu’à ce
que la région réponde à ce problème de coexistence
Hutu / Tutsi et qu’elle accepte que les deux groupes ethniques sont
autochtones et ont donc, fondamentalement, le droit d’y vivre. L’instabilité de
la région n’est pas essentiellement basée sur les relations
entre les Etats ; elle est plutôt due à un conflit ethnique
au sein de la sous – région, à savoir le Rwanda, le Burundi
et la province du Kivu à l’Est de la RDC.