Interview de Gasutwa Bonaventure
SurviT-Banguka : A votre avis, qui est responsable de votre arrestation
et pourquoi vous a-t-on fait arrêter vous Monsieur Bonaventure Gasutwa
en ce moment précis du mois de mai 2004 ? A quoi attribuez-vous votre
libération provisoire ?
Réponse : Il est tout à fait clair et évident que j’ai été arrêté sur
ordre de l’autorité politique du pouvoir en place à Bujumbura
qui, après avoir organisé un grossier montage d’une prétendue « rébellion
Tutsi », a dépêché à KIGALI où je
résidais, l’un de ses serviteurs le plus servile en la personne
de Monsieur Gérard NGENDABANKA, le Procureur général
de la République, muni d’un mandat d’arrêt international.
La tactique utilisée était simple et n’avait rien d’original
: arrêter quelques dizaines de jeunes sur la route Bujumbura – Cibitoke,
les terroriser, les torturer, les forcer à mentir et à reconnaître
qu’ils allaient en rébellion, et leur dicter des noms de certains
hommes politiques à citer comme responsables de cette prétendue
rébellion. Cette tactique n’est pas nouvelle ; d’autres
dictateurs Burundais à la tête des régimes en faillite
l’ont utilisée pour malmener leurs opposants politiques.
Je dois ma libération aux patriotes burundais et aux âmes de
bonne volonté tant au niveau national qu’au niveau international,
aux Ligues des droits de la personne humaine, aux organisations nationales
et internationales, aux Avocats ainsi qu’aux médias qui se sont
levés pour protester et dire haut et fort qu’ils sont opposés à la
détention arbitraire dont nous avons été victimes, moi
et mes co-accusés et pour exiger notre libération. Je remercie
très sincèrement tout ce monde pour cet élan de solidarité et
de patriotisme. Je leur demande de rester constants et vigilants et de persévérer
dans cette lutte en faveur de la renaissance de l’Etat de Droit au
Burundi. Le chemin à parcourir est encore long et ardu. De milliers
d’autres citoyens innocents croupissent toujours en prison pendant
que des criminels font la loi au Burundi ; même ceux qui avaient été appréhendés
sont entrain d’être systématiquement libérés
au nom de la politique de l’impunité concoctée à Arusha.
SurviT-Banguka : Plusieurs personnes se sont émues, plusieurs voix
se sont élevées pour fustiger le comportement paradoxal de
certaines autorités judiciaires rwandaises qui ont arrêté et
extradé une personnalité comme vous Monsieur Bonaventure Gasutwa
bien connue pour son engagement dans la lutte contre le génocide alors
que les autorités rwandaises connaissent parfaitement l’ampleur
des ravages causés par le génocide dans nos deux pays. Quel
est votre commentaire ?
Réponse : Il serait injuste de blâmer l’autorité rwandaise
d’avoir agi comme elle l’a fait. Il était difficile, pour
des raisons de bon voisinage, au Gouvernement Rwandais de dire non à mon
arrestation face à un mandat d’arrêt international apporté personnellement
par un Procureur Général de la République d’un
pays voisin reçu en audience par le Président de la République
pour transmission d’un message de son homologue qui n’était
autre que de demander mon arrestation et mon extradition. Sans prétendre
maîtriser parfaitement toutes les règles des relations entre
Etats, je pense que le refus aurait signifié l’ouverture des
hostilités.
Il est vrai que l’autorité rwandaise n’ignore pas que
des EX-FAR et des Interahamwe circulent librement au Burundi main dans la
mains avec les CNDD-FDD et les FNL-PALIPEHUTU pour tuer, violer, voler et
détruire des biens des citoyens innocents et que le territoire burundais
est entrain de devenir le sanctuaire de la coalition génocidaire dans
la région des Grands Lacs. Mais je crois que les Rwandais ne souhaitent
pas ouvrir deux Fronts à la fois. Vous aurez remarqué que le
Front congolais qui est déjà avancé leur cause énormément
de problèmes au niveau de l’opinion internationale qui malheureusement,
pour des raisons multiples, n’est pas toujours très favorable
aux actions de lutte contre le génocide.
Je pense que la solution se trouve au niveau de l’engagement sincère
et déterminé de tous ceux qui, au Burundi, au Rwanda et au
Congo, ont déjà compris l’importance de la lutte contre
le génocide. Ceux-ci, pour être crédibles et efficaces,
ont l’obligation de solidarité et de travail permanent en synergie
au niveau de l’ensemble de la Région des Grands Lacs. Les pesanteurs étatiques
et les contradictions officielles du moment ne devraient pas nous décourager
; au contraire cet élan de solidarité et cette quête
permanente de travail en synergie devrait conduire tôt ou tard au changement
d’attitude, y compris la transformation des structures étatiques
en faveur de la lutte contre le génocide et les idéologies
génocidaires. Il ne serait pas normal que face à une coalition
génocidaire qui est une triste réalité qui crève
les yeux, il ne soit pas créé une coalition anti-génocide
; pareille attitude est en quelque sorte suicidaire.
3. SurviT-Banguka : Quelle leçon tirez-vous sur le plan politique
et sur le plan personnel de cette terrible épreuve que vous avez endurée
au cours de ces huit mois d’emprisonnement.
Réponse : J’ai tiré plusieurs leçons. La première
n’a été qu’une confirmation de ce que je savais
même avant mon emprisonnement. Mon pays, le Burundi, est très
souffrant du fait d’une mauvaise direction politique à sa tête.
Mon pays souffre de l’incompétence et du « ventriotisme » de
sa classe politique qui est prête à tout sacrifier et à fouler
aux pieds toutes les valeurs les plus sacrées, pourvu que ses intérêts égoïstes
soient satisfaits. Et tous ceux qui s’opposent à la persistance
de cette situation inacceptable doivent être châtiés.
C’est cela la loi de la jungle. Mais je suis convaincu que dans cette
lutte, triomphera non pas celui qui aura démontré la force
physique, mais celui qui aura la force de la constance et de la persévérance.
La deuxième leçon, c’est le constat amer qu’au
Burundi, la justice est en vacances. Je viens de passer près de huit
mois en prison sans procès, et cela je ne pouvais pas y croire sans
avoir séjourné en prison, beaucoup de prisonniers passent facilement
six ans, sept ans sans procès, sans jugement. On emprisonne avec légèreté des
enfants et des malades mentaux, et personne ne s’occupe de leur sort.
La corruption dans le secteur de la justice est une véritable gangrène.
Des criminels payent pour obtenir leur libération, des bandits sont
protégés pour partager le butin de leur sale besogne avec des
policiers et des magistrats. C’est incroyable !
Sur le plan personnel, j’ai appris beaucoup de choses. J’ai
appris à mieux cerner les problèmes de mon pays, à mieux
comprendre l’importance des amis, à cultiver la patience, à méditer, à prier, à écrire… Mon
emprisonnement aura été une expérience assez dure, mais ça
n’a pas été du temps perdu.
4. SurviT-Banguka : Quel souhait formulez-vous à l’endroit
de l’Ingénieur Diomède Rutamucero et de vos douze co-accusés
qui restent en prison ?
Réponse : Il faut qu’ils soient libérés sans
délais. Leur détention est une honte pour notre pays. Pourquoi
l’Ingénieur Diomède Rutamucero doit-il passer plus de
cinq mois en prison pour avoir exprimé ses opinions politiques comme
tout citoyen, pendant qu’une commission judiciaire ad hoc a bien démontré qu’elle
ne dispose d’aucun élément de preuve de sa culpabilité ?
Pourquoi les douze jeunes gens, mes co-accusés doivent-ils continuer à moisir
en prison alors que moi qu’on prétendait être leur leader,
je viens de bénéficier d’une liberté provisoire
? J’interpelle tous les défenseurs des droits de la personne
humaine pour qu’ils continuent d’exerces des pressions sur le
gouvernement, en vue de leur libération. Mais en attendant, je leur
demanderais de rester sereins et courageux ; la vérité finira
par triompher.
SurviT-Banguka : Allez-vous continuer à militer au sein de l’Accord
Cadre ? Si oui, pourquoi ?
Réponse : Absolument ! Je dois continuer à militer au sein
de l’Accord-Cadre pour la Restauration d’un Etat de droit au
Burundi. Il est pour le moment le seul cadre de lutte politique qui a une
vision claire et crédible pour la reconstruction du Burundi. Je souhaite
ardemment que ceux qui ont une vision similaire se mettent ensemble pour
une lutte plus organisée.
6. SurviT-Banguka : Quel message adressez-vous à l’association
SurviT-Banguka ?
Réponse : C’est essentiellement un message de remerciement
pour n’avoir rien ménagé pour contribuer à exercer
la pression pour le recouvrement de ma liberté. Il faudra poursuivre
la lutte en faveur d’autres citoyens innocents. Et au-delà,
l’engagement pour libérer le Burundi et l’extraire du
joug des ventriotes, des génocidaires et des lobbies aux intérêts
divers doit rester votre préoccupation première et permanente,
pour le bien de l’ensemble de la communauté burundaise. Dans
la Diaspora, restez les véritables ambassadeurs de tous les Burundais.
Encore une fois, Bravo et Merci.
Interview réalisée par Athanase BOYI
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