LE SORT DES DEPLACES TUTSI RESCAPES DU GENOCIDE D’OCTOBRE 1993.
Banalisation et légitimation d’un nettoyage ethnique.
1. Considérations liminaires.
On en est arrivé à oublier que des dizaines de milliers de
Tutsi rescapés du
génocide d’Octobre 1993 vivent dans des camps de déplacés
caractérisés par la promiscuité, la précarité,
l’insécurité, le déracinement, la perte des repères
moraux et l’extrême pauvreté.
Traumatisés par le souvenir des massacres génocidaires qui
ont emporté plusieurs membres de leur famille en Octobre 1993, victimes
d’un véritable nettoyage ethnique de la part de leurs voisins
hutu, vivant dans la hantise d’être massacrés à leur
tour par ces bourreaux de leurs parents qui actuellement occupent des postes
importants dans l’administration locale, ces malheureux Tutsi sont
de véritables laissés pour compte du processus d’Arusha,
oubliés qu’ils ont été et continuent d’être
par tous les protagonistes nationaux et internationaux de la politique burundaise.
Plus grave encore leur statut de parias, véritables réfugiés à l’intérieur
de leur propre pays semble de plus en plus accepté y compris par les
leaders des grands partis politiques tutsi.
Au cours des dernières élections législatives et locales,
ces déplacés tutsi ont voté massivement pour le parti
UPRONA parce que pour eux c’était la seule façon d’affirmer
leur identité face à cette horde de tueurs hutu qui ont massacré leurs
parents en Octobre 1993 en raison de leur appartenance à l’ethnie
tutsi mais également en raison de leur adhésion au parti UPRONA.
Parce qu’on les menace et qu’on les persécute en raison
de leur appartenance au parti UPRONA, ces déplacés tutsi ont
décidé d’assumer leur upronité.
Il convient de préciser que le parti CNDD-FDD et Pierre NKURUNZIZA
sont totalement indifférents au sort de ces dizaines de milliers de
tutsi victimes du nettoyage éthique dont la situation particulière
n’est jamais évoquée dans les discours officiels des
nouveaux dirigeants.
Ainsi donc, nous assistons à une scandaleuse banalisation et légitimation
d’un véritable nettoyage ethnique dont sont victimes les populations
tutsi natives des régions à fort peuplement hutu.
Ces populations tutsi devenues des parias et des réfugiés à l’intérieur
de leur propre pays combien sont-ils ? Quelle est leur implantation et répartition
géographiques sur le territoire national ? Comment ont-ils été traités
par les différents gouvernements qui se sont succédés
dans notre pays ? Quelle est leur situation matérielle, juridique
et politique actuelle ? Quelles sont les obstacles qui s’opposent à leur
retour sur leurs colline d’origine ? Quelles sont les solutions que
nous proposons pour résoudre cette lancinante problématique
? Voilà les différents points qui seront traités dans
cet article.
2. Les différentes catégories des déplacés tutsi.
Ces déplacés tutsi d’Octobre 1993 se répartissent
en 3 catégories :
1ère catégorie : Les rescapés des massacres génocidaires
d’Octobre 1993 qui sont
de souche paysanne et dont beaucoup sont des veuves et des
orphelins et qui ont été installés dans des camps de déplacés.
2ème catégorie : Les Tutsi qui avaient immigré au cours
des années 40, 50, 60
dans des régions à fort peuplement hutu et qui ont regagné leur
commune d’origine parce qu’ils ont été chassés
par leurs voisins
hutu dans les régions où ils avaient immigré. Il s’agit
surtout des
Tutsi qui avaient immigré dans les provinces de Bujumbura
Rural, Bubanza, Cibitoke, Bururi et Makamba.
3ème catégorie : Les Tutsi, fonctionnaires de l’Etat,
agents de sociétés privées,
commerçants et élèves des écoles secondaires et
supérieures qui
ne peuvent plus passer la nuit dans leur propriété familiale
de
peur d’y être massacrés par leurs voisins hutu.
3. Le nombre des déplacés tutsi et leur répartition
géographique sur territoire national.
1ère catégorie :
Province Bubanza : 3. 227 déplacés
Province Bujumbura Rural : 4.151 déplacés
Mairie de Bujumbura : 4.692 déplacés
Province Muramvya : 4.793 déplacés
Province Gitega : 19.005 déplacés
Province Karuzi : 7.168 déplacés
Province Ngozi : 7.981 déplacés
Province Kayanza : 14.613 déplacés
Province Kirundo : 7.452 déplacés
Province Muyinga : 7.537 déplacés
Province Rutana : 688 déplacés
Province Ruyigi : 1.303 déplacés
2ème catégorie : Estimée à 15.000 déplacés
3ème catégorie : Estimée à 6.000 déplacés
4. Le traitement de la problématique des déplacés tutsi
par les différents gouvernements qui se sont succédé.
- Gouvernement NDADAYE : Avant et après sa victoire électorale
de Juin 1993, le FRODEBU a ciblé et stigmatisé les populations
tutsi habitant les régions à fort peuplement hutu (Gitega,
Ruyigi, Karuzi, Muyinga, Bujumbura Rural, Bubanza, Cibitoke et Makamba)
et avait promis aux électeurs hutu de leur distribuer les propriétés
foncières de leurs voisins tutsi au cas où ces électeurs
hutu voteraient pour le FRODEBU. Le parti de Melchior NDADAYE faisait croire
aux électeurs hutu que en cas de victoire du FRODEBU les Tutsi devaient
retourner en Egypte (MISRI) ou en Ethiopie dont ils sont originaires. Après
les victoire du FRODEBU en Juin 1993, ces populations tutsi nommées
par dérision et par mépris IMPORONA ont fait l’objet
de harcèlements de toutes sortes, de menaces de morts, d’assassinats
ciblés, accusés faussement d’être des empoisonneurs.
Sitôt la mort du Président NDADAYE connue, le 21 Octobre 1993,
100.000 parmi ces Tutsi ont été systématiquement massacrés
par leurs voisins hutu en réponse à l’appel leur lancé par
les responsables du FRODEBU et suivant un schéma mis au point plusieurs
mois à l’avance. Ce sont les rescapés de ces massacres
génocidaires qui, depuis cette époque jusqu’aujourd’hui
vivent dans des camps déplacés.
- Gouvernement de la Convention de Gouvernement (1994-1996).
A cette époque, plusieurs intellectuels et leaders politiques tutsi
ont proposé la partition du Burundi en Hutuland et en Tutsiland, parce
qu’ils étaient convaincus que la seule façon de soustraire
définitivement les populations tutsi des massacres de leurs voisins
hutu était de leur aménager un territoire à eux, où ils
seraient protégés en permanence par des militaires tutsi. Cette
solution a été rejetée par les pays occidentaux et par
les leaders des principaux partis politiques hutu de l’époque.
En 1995, le 1er Ministre Antoine NDUWAYO avait proposé d’installer
les déplacés tutsi dans les communes de la province Cankuzo
(Mishiha, Kigamba, Cankuzo etc) laissées vacantes après la
victoire du FPR par les réfugiés tutsi rwandais qui y vivaient
depuis les années 1960-1963. Le Président NTIBANTUNGANYA et
le Gouverneur de la province Cankuzo de l’époque Barnabé MUTERAGIRANWA
s’opposèrent à cette
réinstallation des déplacés tutsi dans les communes
de Cankuzo. A la place ils y ont installé plusieurs dizaines de milliers
de paysans hutu venus de la province Kayanza qui, à l’occasion
des dernières élections législatives locales ont massivement
voté pour le CNDD-FDD et lui ont assurer la victoire en Province Cankuzo.
Au cours de cette même période, les rescapés tutsi vivants
dans les camps de déplacés ont été la cible de
plusieurs attaques meurtrières par les populations hutu en 1994 et
par les diverses rébellions hutu en 1995,1996, 1997 en particulier à Teza,
Campazi, Bugendana, Mbuye, Rutegama, Kiremba, Ruhororo, etc.
Les organisations humanitaires internationales se sont complètement
désintéressées de cette catégorie de sinistrés
burundais auxquels elles n’ont apporté aucun secours au moment
où ces organisations apportaient une aide massive aux déplacés
de guerre hutu et aux rapatriés hutu venus de Tanzanie.
Par ailleurs, ces organisations humanitaires n’ont jamais dénoncé le
nettoyage ethnique dont ces rescapés tutsi étaient victimes.
Par contre à cette époque, les partis politiques tutsi ont
pu imposer au Président NTIBANTUNGANYA la création d’un
Ministère chargée de la Réinsertion des sinistrés
qui a apporté à ces déplacés tutsi une aide substantielle
en matière de logement et d’alimentation.
- Sous BUYOYA II (1996-2001).
Des son retour au pouvoir en Juillet 1996, Pierre BUYOYA a axé son
action dans la construction des logements des déplacés tutsi
qu’il a installés dans les petits centres urbains sous la protection
des Forces de l’ordre ; ce qui a sensiblement diminué le nombre
de pogroms dont ces déplacés étaient l’objet.
Mais Pierre BUYOYA a échoué en ce qui concerne la création
des conditions politiques et sécuritaires qui auraient pu permettre
aux déplacés tutsi de retourner vivre sur leurs collines natales.
- Les organisateurs des Négociations d’Arusha ont refusé de
reconnaître la spécificité de la situation des déplacés
tutsi et du péril génocidaire qui continue de peser sur eux.
Ils les ont assimilés aux autres sinistrés de guerre et les
ont mis dans la même catégorie et dans le même sac que
les bourreaux de leurs parents, en demandant au CNRS de leur appliquer le
même traitement.
- Pendant la période de transition (2001-2005)
Au cours de cette période, les rescapés tutsi n’ont jamais
bénéficié de la moindre sollicitude de la part Président
de Pierre BUYOYA et encore moins de la part du Président NDAYIZEYE.
Bien plus à la fin de l’année 2004, plusieurs milliers
déplacés tutsi des provinces du Nord ont été obligés
de s’exiler au Rwanda pour échapper aux menaces de mort que
proféraient contre eux les militants combattants du CNDD-FDD de Pierre
NKURUNZIZA rentrés de Tanzanie parmi lesquels se trouvaient les bourreaux
de leurs parents. Vers la fin de la période de transition, le CNDD
et le FRODEBU ont rivalisé d’ardeur pour faire libérer
de la prison les massacreurs hutu d’Octobre 1993 et des années
1996 à 2001 qui sont revenus vivre sur leur colline d’origine
au grand désespoir des déplacés tutsi
5. La situation actuelle des déplacés tutsi.
Le CNDD-FDD, Pierre NKURUNZIZA et le Gouvernement qu’il dirige sont
totalement indifférents au sort des déplacés tutsi.
Ils ont même supprimé le Ministère qui étaient
en charge de leur réinsertion. Aucune politique gouvernementale claire
n’a jamais été conçue ni énoncée.
Le CNRS qui est dirigé par un haut cadre du FRODEBU, Frédéric
BAMVUGINYUMVIRA n’a jamais montré le moindre empressement à s’occuper
des déplacés tutsi et le Gouvernement actuel ne l’y encourage
pas et ne lui en donne pas les moyens.
Les partis politiques tutsi grands et petits observent un silence assourdissant
par rapport à cette problématique des déplacés
tutsi comme pour tous les autres évènements qui défraient
la chronique. Les radios privées à la solde du pouvoir en place
et manipulées par les lobbies anti-tutsi ne parlent jamais du malheureux
sort des déplacés tutsi.
Même le parti UPRONA pour lequel ces déplacés tutsi ont
voté massivement lors des dernières élections observent
un silence gêné. La communauté internationale, les organisations
humanitaires en particulier sont plus que jamais insensibles au sort de ces
déplacés tutsi victimes d’un véritable nettoyage
ethnique.
6. Les obstacles qui empêchent le retour des déplacés
sur leur colline natale
Les rescapés tutsi du génocide d’Octobre 1993 se trouvent
dans l’incapacité absolue de se réinstaller sur leur
colline natale et d’exploiter leur propriété foncière
pour les raisons suivantes :
- La plupart des maisons de ces déplacés tutsi ont été détruites
par leurs voisins hutu et ces déplacés n’ont pas les
moyens financiers de les reconstruire.
- Les voisins hutu sont hostiles au retour de ces déplacés
dans leurs propriétés foncières et sont parfaitement
préparés à les massacrer au cas où ils revenaient.
Ces voisins hutu ont acquis la conviction que tôt ou tard ils finiront
par s’approprier définitivement des champs laissés en
friche par ces déplacés tutsi terrorisés, d’autant
plus que les leaders des partis politiques hutu leur en ont fait la promesse
lors de la dernière campagne électorale.
- L’espoir des déplacés tutsi de retourner sur leurs
collines d’origine s’est évanoui avec l’impunité accordés
aux bourreaux de leurs parents dont un grand nombre est entré dans
l’appareil administratif, sécuritaire et judiciaire aussi bien
au niveau local qu’au niveau national. A cet égard, le cas de
l’Administrateur de la commune Gishubi, du Gouverneur de la province
Muramya Joachim BATUNGWANAYO et du Gouverneur de la Province Bubanza Manassé MBONIMPA
dont les déplacés tutsi disent qu’ils se sont illustrés
dans les tueries des populations tutsi en 1993, 1994, 1996 et 1997 est le
plus connu même s’il y a de nombreux cas similaires.
A cet égard, la déclaration reprise ci-après par plusieurs
déplacés tutsi rencontrés dans camps de sinistrés
situés dans les provinces Gitega, Karuzi et Kayanza résume
de façon dramatique les obstacles qui s’opposent au retour de
ces déplacés sur leur colline d’origine. « Ceux
qui ont tué les nôtres en 1993 sont restés tranquillement
sur les lieux ; ceux qui avaient été emprisonnés pour
crimes commis recouvrent peu à peu la liberté, tandis que ceux
qui avaient fui dans les pays voisins rentrent d’exil : bon nombre
d’entre-eux avaient intégré les rangs de la rébellion
et se présentent aujourd’hui en triomphateurs, le verbe menaçant
et nullement repentis... ».
7. Les solutions à la problématique des déplacés
tutsi
- Les partis politiques tutsi particulièrement l’UPRONA doit
de prendre conscience de la gravité de la situation dans laquelle
se trouvent les déplacés tutsi et de l’urgence de leur
trouver une solution.
- Les organisations de défense des droits de l’homme telle la
Ligue Iteka doivent placer la solution de ce problème en tête
de leurs priorités.
- Les partis politiques tutsi ainsi que les organisations de défense
des droits de l’homme doivent exercer toutes les pressions nécessaires
sur le pouvoir en place pour le responsabiliser d’avantage en ce qui
concerne la sécurité de ces déplacés tutsi.
- Les partis politiques tutsi doivent encadrer et organiser d’avantage
ces déplacés tutsi de manière à ce que soient
mis en place des mécanismes de leur protection et de leur évacuation
au cas où la détérioration sécuritaire au niveau
de la sous région aurait des répercussions sur la situation
sécuritaire au Burundi, étant entendu que dans ce cas les déplacés
tutsi seraient des cibles faciles de la part de leurs voisins hutu.
- A court et à moyen terme, les partis politiques tutsi doivent faire
pression pour que la constitution actuelle soit révisée afin
que les Tutsi et les Hutu soient représentés au même
pied d’égalité dans les organes administratifs, politiques,
judiciaires et sécuritaires particulièrement dans les régions à fort
peuplement hutu.
- Mais la solution la plus sur à long terme est que ces déplacés
tutsi soient réinstallés dans les communes du pays à fort
peuplement tutsi où ils seront protégés et hors de portée
des attaques génocidaires de leurs voisins hutu.
Voilà le combat que l’association SURVIT-BANGUKA se propose
de mener.
|