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Commémoration du génocide des tutsi en avril 1972.
Parole à……..(SurviT-Banguka)

En avril 1972 éclatent les événements malheureux. L’ampleur des massacres de population fut plus grande qu’en 1965 et 1969. En avril 1972, des populations tutsi sont massacrés par milliers dans les régions du sud du Burundi par des rebelles hutus du palipehutu venus de la Tanzanie et appuyés par des maï maï du Congo, l’ancien Zaïre. Les tutsis ont alors parlé de génocide. Les hutus pour leur part parlent de génocide perpétré par des éléments tutsis de l’armée au cours de la répression. Ils avancent même le chiffre de trois cent mille tués et depuis quelques années ils cherchent une reconnaissance internationale. C’est l’une des dates sanglantes les plus controversées dans l’histoire du Burundi. SurviT-Banguka a cherché à éclairer l’opinion nationale et internationale en passant par un témoignage d’un contemporain des événements de 1972. Bien qu’il était révoqué de l’armée la veille des événements, Rusiga Paul, 66 ans actuellement, a suivi de près les péripéties de cette tragédie qui a encore une fois endeuillé notre chère patrie.



Rusiga Paul, ancien officier burundais

SurviT-Banguka : Comment ont éclaté les événements de 1972 au Burundi ?
Rusiga Paul : Je me souviens que c’était un Samedi du 29 avril. Ce soir là je me promenais au centre ville. J’étais libre parce que j’avais été libéré après 12 jours de détention à Rumonge pour avoir été lié à l’affaire Ntungumburanye et consorts, l’affaire de coup d’état de 1971. Donc ce soir là du 29 avril, alors que j’étais à Bujumbura sur la terrasse du Burundi Palace, à côté de l’actuel Hôtel Novotel, Ndongozi nous disait qu’on était en train de brûler des véhicules au pont Muha. Que personne ne pouvait passer. Le lendemain vers 9heures du matin, on apprenait que les officiers Kinyomvyi et Ndayikeza, tous tutsi, avaient été tués la nuit même vers 20h par des insurgés hutu. A leur tête, on parlait de Ndayahoze Martin (commandant de grade et S4, responsable des approvisionnements à l’Etat major des forces armées) et Ntavumba Cyriaque, capitaine et commandant d’une compagnie au camp Muha.
Mais dans la Radio nationale, au cours de l’édition du journal de la journée, on a entendu toute autre chose, que ce sont les monarchistes et les banyamuramvya (les gens originaires de la province de Muramvya) qui avaient attaqué. Au même moment, on apprenait que le roi Ntare V avait été tué dans la nuit même dans un camp militaire à Gitega. On apprenait aussi que dans le sud du pays côté Nyanza-Lac, il y avait une attaque des rebelles hutu. La situation était tendue parce que le président avait même limogé le gouvernement sans doute après avoir eu échos de cette attaque.

S-B : Nous allons revenir sur la mort du roi un peu plus tard mais revenons d’abord sur l’attaque dans Bujumbura, est-ce que c’était localisé au pont Muha seulement?
R.P : En fait, les organisateurs de ces massacres avaient prévu des soirées dansantes presque partout dans le pays. Des officiers de l’armée et certains fonctionnaires tutsis devaient y être conviés. Mais ça a commencé plus tôt que prévu. Ntavumba a téléphoné à Burasekuye Marcien alors Commandant de la police militaire, une compagnie de support du camp Muha, il aurait dit : « mise en place terminée mon commandant. Est-ce qu’on peut commencer » ? Et lui de répondre : « Qu’est ce que vous attendez ?» .Mais c’était en fait comme je l’ai dit vers 20H alors que ça devait commencer vers 2 heures du matin quand les gens seraient fatigués.

S-B : Alors, Kinyomvyi et Ndayikeza tués, que s’est-il passé ensuite ?
R.P : Mandi Slanislas qui était alors au grade de lieutenant si je ne me trompes, c’est lui qui est intervenu le premier parce qu’il était déjà arrivé plutôt au mess des officiers, l’actuel mess des sous-officiers. Il dirigeait alors une autre compagnie du camp Muha, celle des fusiliers. Kinyomvyi et Ndayikeza sont morts tombés dans une embuscade des gens de Ndayahoze et Ntavumba alors qu’ils se rendaient au mess pour la réception

S-B : Vous avez dit que parallèlement à l’assassinat des deux officiers tutsis de l’armée à Bujumbura, vous appreniez également que dans le sud il y avait une attaque rebelle des hutus ?
R-P : On l’a appris comme ça parce que moi je n’étais plus dans l’armée après ma révocation intervenu le 24 février mais signée le 24 janvier 1972, soit trois mois avant les événements. Alors, nous avons appris que le jour même du 29 avril, le commandant du district de Bururi, (je ne me rappelle pas de son nom), un certain Gikanu comme on le surnommait, avait été tué par le commandant du camp Nyanza-Lac, le Commandant Misigaro alors qu’il allait lui remettre les soldes des militaires du mois. Gikanu qui était commandant de la brigade de Muramvya, était allé au district de Bururi remplacer le Commandant Nyamushibuka Simon, qui était rentré chez lui à Gisozi. Il paraîtrait qu’il avait préféré se sauver en prenant un congé après avoir donné des rapports sur la situation à Nyanza-Lac et ailleurs dans le sud du pays mais sans suite.

S-B : Que disaient ces rapports ?
R.P : Que la situation était anormale. Mais moi je n’en sais pas plus parce que je n’ai pas lu ces rapports. Après l’assassinat de « Gikanu », d’autres tutsi, de l’armée comme des civils furent exterminés dans Nyanza-Lac effectivement, dans Rumonge, Vyanda et ailleurs. Des familles entières de tutsi ont été massacrées par des rebelles hutus du palipehutu.
S-B : Est-ce que les rebelles hutus qui ont attaqué ces régions du sud du Burundi avaient du soutien dans l’armée et dans l’administration?
R.P : Oui, notamment les Ndayahoze, Ntavumba, Burasekuye et leurs collaborateurs dont j’ignore la liste.

S-B : Alors, l’armée est intervenue. On parle même des renforts de l’armée de Mobutu aux côtés de l’armée de Micombero parce que du côté des rebelles il y avait des gens, des maï maï de Mulele, des « Mulelistes ».
R.P : En réalité Mobutu a envoyé au Burundi quelques éléments militaires. Mais ce n’était pas à proprement parlé un renfort. Personne ne pouvait demander un renfort des militaires connus pour leur manque de sérieux. Mobutu voulait à travers ce geste, faire une sorte de reconnaissance à Micombero qui l’avait aidé à mater la rébellion dirigée par un mercenaire du nom de Schram en 1967 qui avait réussi à contrôler Bukavu. Les militaires zaïrois occupaient des postes ici à Bujumbura, une patrouille quelquefois mais jamais sur le terrain de combat. Quant à la participation des maï- maï mulelistes à côté des hutus pour attaquer le Burundi, on n’en a beaucoup parlé. C’est fort possible. Mais c’était difficile à vérifier sans être au front.

S-B : Revenons un peu sur la mort de roi Ntare V dans la foulée de cette attaque rebelle hutu. Comment justement a été assassiné le dernier roi du Burundi Charles Ndizeye ?
R.P : On a su seulement que le roi a été tué dans un camp militaire à Gitega dans la nuit du 29 au 30 avril. Pendant ce temps, il y a eu d’abord une fusillade. Les uns ont parlé d’une attaque pour libérer le roi, d’autres d’un simulacre pour pouvoir l’assassiner. C’est cette dernière thèse qui est la plus plausible. Mais les circonstances de sa mort restent obscures. Le Commandant du camp commando Jérôme Sinduhije était chez lui à Vyanda. Le commandant adjoint, Ntabiraho Onésphore alias Rwabisazi, est mort sans avoir témoigné. C’est lui que l’on soupçonne le plus. On dit qu’il est mort sans laisser d’enfants comme châtiment de Dieu.

S-B : Pendant la guerre et même après la fin de la rébellion, on a procédé à des arrestations des hutus accusés d’être impliqués dans le génocide des tutsi qui devraient se dérouler dans tout le pays, de telle manière que les milieux hutu, de leur part, parlent aussi de génocide parce que certains des leurs auraient été tués alors qu’ils étaient innocents.
R.P : Oui des arrestations ont été opérées ici et là dans le pays. On entendait parler d’un plan pour exterminer les tutsi. Mais ce qui est indéniable, c’est que dans les régions du sud du pays, des massacres à caractère génocidaire dirigés contre les tutsi ont été opérés puisque hommes, femmes, enfants, vieillards ont été tués indistinctement. Certaines gens étaient sans doute impliquées dans les massacres mais d’autres probablement innocents parce qu’il y avait carence d’autorité.
Si tu étais par exemple riche, tu pouvais être la cible de certains responsables sécuritaires ou administratifs locaux zélés ou purement et simplement de mauvaise foi. Même des tutsi pouvaient être tués dans ce cafouillage pour leur prendre leurs biens. Il faut le reconnaître. Un certain Paul commerçant tutsi dans Kamenge a failli être tué heureusement qu’il a eu le réflexe de téléphoner à Mgr Ntuyahaga pour le sauver.

S-B : Comment expliquer cette absence d’autorité que vous avez évoquée tout à l’heure ?
R.P : Parce qu’il y avait une situation confuse. Probablement bouleversé par certaines informations, le président Micombero s’était empressé de limoger le gouvernement. Quelques ministres dont notamment Shibura Albert, alors ministre de l’intérieur et de la justice en compagnie de Yanda André ont pris la route Rumonge le samedi 29 avril sans savoir que l’endroit était dangereux puisqu’on avait déjà commencé à massacrer des gens. Qu’est ce qu’ils allaient faire dans un endroit que le commandant du district de Bururi Nyamushibuka avait déserté quelques jours plutôt et son remplaçant tué le même jour du 29 avril? Je ne sais pas. Ils ne savaient même pas qu’ils avaient été limogés.

S-B : Les milieux hutus avancent le chiffre de trois cent mille tués parmi les leurs.
R. P : Les chiffres sont difficiles à confirmer ou à infirmer. D’abord parce que les morts étaient des tutsi et des hutu. D’autre part, il y a eu beaucoup de hutu qui ont fui le pays et probablement comptés parmi les morts pendant qu’on était sans nouvelles d’eux. Donc, c’est difficile à dire.

S-B : On a parlé d’un plan du gouvernement Micombero d’extermination des hutu, dénommé « plan Simbananiye » En connaissez-vous quelque chose ?
R.P : Rire ! Je n’en sais rien. Il faudrait lui demander. Demander au concerné Simbananiye. Tout ce que je sais c’est que Arthémon Simbananiye a fait partie d’une mission qui a fait rentrer le roi. C’est tout.
S-B : Côté justice, est-ce qu’il y a eu des condamnations des civils et militaires impliqués dans les crimes de 1972 ?.
R.P : Il y a eu des condamnations à mort et à d’autres peines au parquet. Le conseil de guerre a poursuivi et condamné certains militaires mais moi je ne suis pas le mieux indiqué pour vous le dire parce que je n’étais pas membre de ce conseil.

S-B : D’aucuns, les tutsis spécialement, pensent que 1972 comme les événements malheureux qui l’ont précédé en 1965 et en 1969 sont la conséquence de l’exemple du génocide rwandais de 1959.Etes-vous du même avis ?
R.P : Il faut se rappeler tout d’abord que Paul Mirerekano avait contribué beaucoup dans la lutte pour l’indépendance. Après l’assassinat de Rwagasore, Mirerekano a cherché à le remplacer. A tout prix. N’y parvenant pas, il soulève les gendarmes en 1963. Il sera condamné à 20 ans de prison pour trahison. Il s’évadera ensuite de la prison de Ngozi pour se réfugier au Rwanda voisin. Il sera à l’école de Kayibanda. Encore une fois en raison de l’impunité et ce fut une erreur monumentale, Mirerekano sera autorisé à figurer sur la liste des candidats aux élections législatives de 1965 alors qu’il s’était évadé de la prison. Son épouse fera campagne pour lui. Sans surprise Mirerekano est élu député dans la circonscription de Bujumbura.
Au parlement dont le siège était à Gitega, Mirerekano qui ne mâchait pas ses mots disait notamment : « Akayabu n’imbeba ntibisangira umubindi. Urameneka kamwe kakajana n’urujo rwako » (le chat et le rat ne partagent pas la même cruche de bière. Celle-ci se brise et chacun reste avec sa partie). Il se pourrait qu’on ait un peu exagéré à ce propos mais toujours est-il que pendant ce temps sont nés les deux blocs à caractère ethnique au parlement à savoir le groupe Casablanca (Tutsi) et le groupe Monrovia (Hutu). C’est dans cette foulée de conflit ethnique que Mirerekano qui était rentré du Rwanda avec une milice « la jeunesse révolutionnaire de Mirerekano » a déclenché les massacres des tutsi dans Busangana. La milice qui était passé par la Kibira, était dirigée par un certain Côme (je ne me rappelle pas de son nom) qui est mort la même année, c’est-à-dire 1965. Et puis chaque fois qu’il y avait des officiers qui terminaient une formation militaire notamment à l’Académie Royale militaire en Belgique, il y avait cette idée qui revenait en tête de poursuivre le génocide avorté en 1965 puisque localisé dans Busangana seulement. Mais vous savez, si vous planifiez de tuer des gens, Dieu ne l’accepte pas et quelque part vous allez échouer.

S-B : D’autres, cette fois-ci les hutus, pensent et écrivent même que 1988 et 1993 sont la conséquence de l’impunité, de la mauvaise gestion de la crise de 1972, en d’autres termes une sorte de revanche des hutu sur les tutsi.
R.P : Moi je ne dirais pas comme ça. Mais ce qui est sûr, c’est que les événements malheureux de 1972 ont provoqué l’exode des milliers de Hutus. Confrontés à l’exil avec tout son corollaire de difficultés, ils sont rentrés avec des mauvaises idées qu’ils ont propagées. La suite vous la connaissez.
S-B : Etes vous prêt à aller témoigner devant la commission pour la vérité et la réconciliation au Burundi si elle était créée ?
R.P : Rire ! Si vraiment on pouvait m’appeler. Bien sûr. Je dirai ce que je sais.
S-B : Merci beaucoup
R.P : Merci à vous.

Propos recueillis par SurviT-Banguka

 

 

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