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Le 25 février 2005

INSTITUT POUR LES ETUDES SECURITAIRES
RAPPORT SUR LE BURUNDI

Les défis après les élections au Burundi

Un nouveau processus de dialogue formel est nécessaire après les élections afin de traiter des questions non résolues
Par Jan Van Eck
L’auteur est consultant sur le ‘’Projet de Dialogue Politique au Burundi’’ auprès de l’ ‘’Institut pour les Etudes Sécuritaires’’ et, il est spécialisé en analyse des conflits et en facilitation.

1. Un large consensus sur la nécessité d’organiser de nouvelles élections et pour le ‘’changement’’.

Suite à une grande fatigue parmi les Burundais due à des décennies de conflits politiques / ethniques violents, les Burundais sont parvenus à un large consensus sur la tenue d’élections et pour un ‘’changement rapide’’.

Bien que pratiquement tous ceux qui partagent cette opinion reconnaissent sans hésiter que cette voie comporte de nombreux risques, la plupart pensent qu’il vaut plutôt mieux tenir des élections. Malgré le avertissements – surtout de la part de simples Burundais – sur les dangers qu’impliquent la tenue de nouvelles élections démocratiques trop hâtives ainsi que les souvenirs des conséquences désastreuses des élections démocratiques de 1993, ‘’tout aussi hâtives’’ et qui sont encore présentes dans toutes les mémoires, les Burundais semblent avoir décidé de ‘’s’en remettre au destin’’.

Après de nombreuses disputes et de nombreux débats, le Burundi organisera donc, cette année, ses secondes élections démocratiques. Il est cependant probable que la date soit reportée encore une fois pour des ‘’raisons techniques’’ du 26 avril au second semestre de cette année (probablement entre juin et août).

Alors qu’un large consensus a été atteint sur la question relative à la tenue des élections, les raisons de ce consensus général sont variées et sont, dans une large mesure, motivées par le fait que beaucoup ont le sentiment qu’ils ont été exclus dans le passé. Ceci s’applique, par exemple, aux parties qui se sont senties exclues du partage du pouvoir des gouvernements d’après Arusha et à ceux qui ont été exclus depuis la prise du pouvoir en 1965 par les Tutsi de la province du Sud, Bururi. Le fait que les parties Tutsi et Hutu ont souffert d’une telle exclusion a mené, dans le but des élections actuelles, à une coopération stratégique temporaire ainsi qu’à des alliances entre Hutu et Tutsi.

La majorité Hutu considère ces élections comme une occasion de regagner la victoire écrasante remportée lors des premières élections démocratiques de 1993. Depuis ces élections, chaque Hutu a continué à parler du fait que cette victoire leur a été ‘’volée par les Tutsi’’ suite au coup d’état et à l’assassinat de leur premier Président (Hutu) par des éléments de l’armée dirigée par les Tutsi. Ces nouvelles élections représentent donc la première occasion de réparer la défaite et l’humiliation de 1993.

Alors que beaucoup de temps et d’énergie ont été dépensés par les politiciens à discuter et à se disputer sur la date des élections, très peu de discussions ont porté sur le fait de savoir si ces élections seront libres et équitables. Compte tenu du fait que la quasi-totalité du conflit violent vient de prendre fin récemment et que la création d’une nouvelle force de défense et de police intégrée ne fait que commencer alors que la guerre avec le Palipehutu – FNL continue, cette question mérite une attention plus sérieuse.

2. Le fait qu’il n’existe pas d’accord sur la définition du ‘’changement’’ soulève un certain nombre de questions non résolues.

Alors qu’il existe également un large consensus sur le besoin de ‘’changement’’, il n’existe cependant pas d’accord quand il s’agit de définir ce que ce ‘’changement’’ signifie. Cela est dû au fait que les parties ne parviennent pas à aboutir à un accord sur une vision commune et sur le chemin vers l’avant. Chacune semble se diriger dans sa propre direction. Le résultat est que les parties continuent à s’accuser d’avoir un ‘’agenda caché’’ – ce qui continu à miner davantage le processus, tant nécessaire, d’édification de la confiance.

La conséquence directe de ce manque de vision commune est que les Burundais s’acheminent vers des élections tout en ayant un certain nombre de questions importantes et critiques qui n’ont pas encore été résolues.

Il est préoccupant de constater que les différentes parties n’ont pas fait de tentatives réelles, soutenues et continues afin d’essayer de parvenir à un plus grand consensus. Ceci est en grande partie dû au fait que d’autres négociations auraient eu pour conséquence de faire reporter davantage le calendrier des élections. La tenue des élections a tellement occupé l’esprit et le temps de la classe politique que l’esprit de compétitivité et l’approche gagnant – perdant (chose normale pendant la période de campagne électorale) l’ont emporté sur l’approche basée sur un compromis gagnant – gagnant qui est nécessaire pour parvenir à un plus grand consensus. La pression constante exercée par la facilitation et par la région pour que le processus soit finalisé dans les délais stipulés dans le calendrier, a également joué un rôle.

Alors qu’il est vrai que plusieurs changements ont été opérés au Burundi au cours des dernières années, ceux – ci, de part leur nature, sont essentiellement techniques. Ils ne représentent pas un véritable changement de sentiment. Les parties qui étaient supposées être des partenaires pour la paix continuent à se comporter comme des opposants – voire comme des ennemis qu’il faut vaincre.

Ne pas prendre en compte le partage du pouvoir politique / ethnique mine la légitimité de la nouvelle constitution.

A cause de cette attitude gagnant – perdant, le nouveau projet de constitution, qui a sommairement ignoré la formule relative au partage du pouvoir qui a rendu possible la signature de l’Accord d’Arusha entre les deux groupes politiques / ethniques et qui a défini la manière dont le Burundi a été gouverné depuis lors, a été imposé de façon unilatérale sur la minorité politique / ethnique Tutsi.

La légitimité de la constitution sur laquelle seront basés les termes relatifs à la tenue des élections et sur laquelle sera basé l’après élection au Burundi est, par conséquent, en train d’être remise en question. (D’autres questions non résolues sont également traitées ailleurs dans le présent rapport)

Il a été décidé à Arusha que le pouvoir politique entre l’opinion politique Hutu et l’opinion politique Tutsi serait partagé à raison de 60% et 40%. D’après cet accord, les parties qui représentaient la position politique Hutu (le soi – disant G7) rempliraient les 60 % et les parties qui représentaient la position politique Tutsi (le soi – disant G 10) rempliraient les 40 %.

Cette formule de partage du pouvoir politique / ethnique est maintenant annulée. Alors que le taux 60/40 est toujours maintenu, les Hutu, quel que soit leur parti politique rempliront les 60% réservés aux Hutu et les Tutsi, quel que soit leur parti politique occuperont les 40 % réservés aux Tutsi. Ce qui était supposé être un partage du pouvoir entre deux groupes ethniques et politiques devient désormais tout simplement une division purement ethnique. Cela signifie que si les partis politiques Hutu rassemblés obtiennent 80 % ou plus des votes, non seulement ils seront en mesure de nommer 80 % des 60 % réservés aux Hutus mais aussi 80 % des 40 % réservés aux Tutsi – mais des Tutsi qui représentent les objectifs politiques de la majorité Hutu, et non les préoccupations ainsi que les positions politiques de la minorité politique Tutsi.

Les pouvoirs du Sénat ont également été changés de telle sorte qu’il n’aura plus la possibilité d’influer sur les décisions prises par la nouvelle Assemblée Nationale qui sera contrôlée par la majorité.

Les promesses que des changements pourront être apportés à la constitution après les élections ne vont pas résoudre les préoccupations de la minorité, car cette minorité aura été réduite à un pourcentage si faible que sa capacité de pouvoir négocier des changements considérables à cette nouvelle formule sera pratiquement nulle. Le principe de cooptation qui est prévu dans la Constitution ne peut pas non plus résoudre le problème de déséquilibre politique / ethnique, étant donné que ce principe ne peut être utilisé que si l’un des partis obtient plus de 60 % des voix – ce qui semble improbable à l’heure actuelle.

La dispute autour de cette nouvelle constitution est la raison principale pour laquelle la situation actuelle – alors qu’elle semble progresser – est si fragile, confuse et instable. Le référendum sur la constitution ne fera qu’approuver cette constitution avec une majorité écrasante.

La question n’est pas de savoir si le principe d’Arusha sur le partage de pouvoir politique / ethnique aurait du être changé ou pas. La plupart des Burundais pensent que cette question se serait éventuellement dissipée une fois que la confiance aurait été restaurée et que la minorité aurait été prête à compter sur la bonne volonté de la majorité. Malgré une longue période de transition, la minorité n’est clairement pas encore parvenue à ce stade. La question qui se pose donc, est de savoir si, en ignorant la formule d’Arusha relative au partage du pouvoir politique / ethnique, unilatéralement, et en la remplaçant par une domination majoritaire, cela va contribuer à une plus grande stabilité.

Par exemple, pendant la transition en Afrique du Sud, lorsqu’il a été décidé qu’à un certain stade, certaines mesures de protection basées sur le partage du pouvoir seraient retirées (les soi – disant clauses du crépuscule), cela a été fait d’un commun accord. Cette décision n’a pas été imposée unilatéralement, et cela a été possible grâce à un accord sur le fait qu’un certain nombre d’observateurs indépendants seraient utilisés pour assurer que les partis du gouvernement ne commettent pas de violations. Contrairement au processus de l’Afrique du Sud, la minorité au Burundi n’est pas encore prête à compter simplement sur la bonne volonté de la majorité.

La façon dont cette question a été traitée au Burundi risque d’engendrer le mécontentement, l’aliénation, l’exclusion et l’instabilité. Imposer des solutions n’est pas la réponse notamment dans des pays tels que le Burundi, qui a connu des décennies de profondes divisions politiques / ethniques et de conflit sanglant.

3. Le danger de passer simplement d’un conflit violent à un conflit non violent :

Après les élections, le gouvernement aura besoin d’un ‘’nouveau processus de dialogue’’ pour traiter des questions non résolues.

Le nouveau gouvernement démocratiquement élu héritera non seulement de la question des disputes relatives à la constitution mais aussi des autres questions non résolues. Si ces questions ne sont pas traitées de façon urgente et sensible, il existe un grand risque qu’elles puissent déstabiliser le nouveau gouvernement comme cela en a été le cas jusqu’à présent. Cela crée un scénario où la crise du Burundi ne fera que passer d’un stade de ‘’ conflit violent à un stade de conflit non violent’’. (Ceci est certainement mitigé par l’absence du Palipehutu FNL au processus et par la guerre qui continue entre eux et l’Armée Burundaise et le FDD).

La réduction de l’intensité du conflit armé au Burundi depuis quelques années a en effet eu un résultat positif – notamment pour les citoyens ordinaires. Pour s’assurer du maintien de la réduction de la violence et pour faire en sorte que le Burundi ne reste pas dans un état de ‘’conflit non violent’’, il faudra traiter des causes fondamentales qui ont mené au conflit violent. Si l’on ne fait pas cela, on risque de revoir le conflit resurgir tôt ou tard.

La plupart des questions actuelles non résolues sont directement associées aux causes du conflit. Alors qu’il est bien sûr important que le gouvernement examine ces questions, la manière dont le gouvernement va traiter de ces questions est encore plus importante. Même les supporters les plus fervents de tenir les ‘’élections maintenant’’ admettent ouvertement qu’il faudra énormément de tact, des personnes qui sachent garder la tête froide, et quelqu’un ayant des qualités d’homme d’Etat pour gérer l’instabilité attendue (héritée), pendant la période d’après les élections.

Il faudra qu’un nouveau processus de dialogue soit plus inclusif que le Gouvernement et le Parlement d’après les élections.

La plupart du temps, le gouvernement sera, bien évidemment, occupé par ses énormes responsabilités et pour répondre aux défis. Afin de s’assurer que ces questions non résolues ne seront pas simplement traitées de façon ad hoc ou seulement lorsqu’elles auront mené à un conflit, il serait préférable de créer un nouveau forum / processus de dialogue formel et structuré pour traiter exclusivement de ces questions.

Pour que cela puisse avoir lieu, il faut qu’il y ait un accord sur la nécessité de traiter de ces questions et accepter que la période d’après les élections sera de facto une nouvelle phase de transition.

L’objectif principal d’un tel forum de dialogue devrait être de développer un consensus national plus grand sur le chemin de l’avenir – une vision commune pour un futur Burundi. Pour parvenir à cela, il faudra qu’il soit inclusif au maximum. Plus de parties et de groupes que ceux qui seront représentés au sein du nouveau gouvernement élu et du parlement devront faire partie de ce forum. Afin de s’assurer que ce ne sera pas juste un autre rassemblement de l’élite politique (comme cela en a été le cas jusqu’à présent durant l’ensemble du processus de paix), des dispositions spéciales devront être prises pour s’assurer de la représentation de l’ensemble de la société civile, des organisations de la base et des chefs coutumiers.

Si ces questions non résolues, qui ont le potentiel de créer l’instabilité, ne sont pas traitées de façon structurée, le nouveau gouvernement – de part sa détermination à prouver qu’il a pu ramener une réelle stabilité et le changement au Burundi – peut se dire qu’il n’a pas d’autre choix que d’utiliser des mesures – plus autoritaires – pour assurer ou même imposer la stabilité. Si cela était le cas, ces questions ne disparaîtraient pas, elles seraient tout simplement (temporairement) enterrées.

Par exemple, le fait que certains milieux pensent que le problème ethnique / politique, qui est profondément enraciné, devrait être résolu en interdisant l’utilisation des termes ethnique / politique (le soi disant model Rwandais), représente une réelle préoccupation. Alors que l’appartenance ethnique a provoqué des dégâts au Burundi et dans la région, ceci n’était pas dû au simple fait qu’il existe trois groupes ethniques bien distincts. Cela était plutôt causé par la manipulation massive, l’abus et l’exploitation de l’appartenance ethnique par les autorités coloniales ainsi que par les gouvernements d’après l’indépendance. La seule façon de s’assurer que ces identités ne seront plus utilisées à tort ou manipulées dans l’avenir est de traiter des questions telles que la vérité, la justice et la réconciliation, à défaut de quoi, les différents groupes ethniques maintiendront leur identité politique sur la base de leur mémoire et de leur interprétation de l’histoire du Burundi.

4. Les questions non résolues.

4.1 L’absence du Palipehutu – FNL du processus de paix.

L’annonce faite par le Président Burundais Domitien Ndayizeye et par le Palipehutu – FNL quant à la décision de négocier en face-à-face, est un développement extrêmement positif. Après des années de refus, cette décision représente un pas vers l’avant important et aussi une occasion en or. Ce qui est d’autant plus encourageant, c’est que le FNL n’a pas exigé que le gouvernement réponde à certains préalables - comme ce fut le cas dans le passé – avant de commencer les négociations. Ceci est un changement radical par rapport à leur position dans le passé. (Ils ont cependant soulevé certaines préoccupations vis – à – vis du rôle de la facilitation et de l’initiative régionale au cours de ces négociations. Ces éléments peuvent toutefois être gérés de manière à ne pas empêcher le commencement des négociations entre les deux parties).

Alors que le Président a annoncé qu’il était en faveur de ces négociations, le Gouvernement Burundais, en tant que gouvernement, n’a pas encore pris de décision afin que les négociations puissent commencer.

Certaines parties clés du gouvernement, qui ne sont pas prêtes à rouvrir (encore une fois) le processus actuel pour d’autres négociations, considèrent l’utilisation des nouvelles options militaires contre le FNL. Suite à l’annonce relative au fait que l’Union Africaine va mettre sur pied une force militaire qui sera chargée de désarmer les forces négatives de l’après génocide au Rwanda, dans l’Est du Congo, ces parties suggèrent que le FNL, ayant été déclaré mouvement terroriste par la région, (et ‘’étant en grande partie basé dans l’Est du Congo’’), soit inclus dans la définition de ‘’forces négatives’’ opérant dans l’Est du Congo et soit ainsi aussi désarmé. Des discussions entre des parties du Gouvernement de Transition du Burundi et le gouvernement Rwandais au sujet de cette option militaire, sont en cours. L’auteur continu cependant à croire qu’aucune solution militaire ne pourra en venir à bout avec le FNL. Malgré le fait que les forces militaires de l’Armée Burundaise et celles du FDD ensemble ont été déployées depuis plus d’un an contre le FNL (dans l’une des opérations militaires les plus grandes jusqu’à présent), le FNL – alors qu’apparemment affaibli – semble être loin d’être vaincu. Les affrontements entre le FNL et l’Armée Burundaise / FDD continuent.

La majorité des Burundais ordinaires continuent de penser que le FNL doit être inclus pour que le conflit Burundais prenne fin une fois pour toute. Etant le premier mouvement de libération Hutu, ils croient que le FNL bénéficie d’une grande sympathie parmi une large partie de la population. La position du FNL, qu’il ne peut y avoir de réconciliation jusqu’à ce que la vérité ait été dite et que les Hutu et les Tutsi se soient excusés et qu’ils aient demandé le pardon mutuel pour les crimes commis, (un soi – disant contrat social), est partagée par la plupart des Burundais. Si le gouvernement veut miner la position du FNL, il devrait, par exemple, commencer par traiter des questions non résolues telles que la Vérité, la Justice et la Réconciliation.

Il est également possible que le FNL deviennent plus fort pendant la période suivant les élections, à cause des faiblesses inhérentes du nouveau gouvernement – non pas qu’elles aient été forcement créées par ce dernier. La pauvreté généralisée parmi la population, les besoins de milliers de combattants démobilisés, des centaines de milliers de réfugiés et de personnes déplacées ainsi que la question épineuse de la terre provoqueront de nombreuses demandes auxquelles le nouveau gouvernement devra répondre. L’incapacité d’exaucer la plupart de ces demandes et de ces besoins mènera à une situation où tout groupe armé – y compris le FNL – pourra facilement trouver de nouvelles recrues. (Cela, sans même parler des nombreux groupes politiques mécontents qui se sentent marginalisés).

4.2 La relation entre la pauvreté, le pouvoir et le patronage

La capacité du Burundi à instaurer une paix durable est sérieusement entravée par l’ampleur de la pauvreté et l’absence de développement. Alors que la situation peut être attribuée en grande partie au conflit proprement dit, la politique des bailleurs de fonds externes, qui consiste à ne pas débourser la majeure partie des fonds avant le retour total à la paix, a créé une situation où le nouveau gouvernement héritera d’un état en faillite, d’une infrastructure quasiment inexistante et d’une économie au bord de l’effondrement. Cela réduit énormément la capacité de ce gouvernement à répondre aux attentes, même les plus modestes, de la population.

Une communication de l’Institut pour les Etudes Sécuritaires, intitulée ‘’ From Integrated to Developmental Peace – keeping : Breaking the Conflict Trap’’ (D’une approche intégrée du maintien de la paix vers une approche basée sur le développement : Mettre fin à l’engrenage du conflit) (août 2004), qui s’inspire d’une communication élaborée par Nozizwe Madlala – Routledge et Sybert Liebenberg, présente le problème comme suit :

‘’Les ressources sont principalement à l’origine des conflits en Afrique…le caractère des conflits est essentiellement à la fois politique et économique. Les interventions actuelles de maintien de la paix et de reconstruction post conflit ne parviennent pas à résoudre les conflits basés sur les ressources ou les conflits qui s’appuient sur les économies de guerre… (lesquelles interventions )… mènent à l’incapacité de démanteler les économies de guerre ainsi qu’à l’incapacité d’absorber les anciens combattants et de mettre fin aux systèmes de conflit’’.

‘’Le fait que l’accent n’est pas mis de façon adéquate sur l’accélération de la croissance économique, industrielle et sociale pendant la période de reconstruction post – conflit, empêche une société émergeant du conflit de briser le cercle du conflit ou de la pauvreté, de sortir de la guerre, et de participer progressivement à une économie mondiale ou régionale normalisée’’.

Les facteurs économiques, infrastructurels et financiers qui ont contribué à la réussite de la transition de l’Afrique du Sud, de l’apartheid à la démocratie sont pratiquement inexistants au Burundi.

Etant donné qu’il n’existe pratiquement pas d’opportunités d’emploi dans le secteur privé, le gouvernement qui sera au pouvoir après les élections au Burundi sera toujours la source principale d’emplois – et de patronage. Compte tenu de son incapacité de répondre aux besoins de tous les Burundais, ce gouvernement se sentira naturellement obligé de pourvoir, en priorité, aux besoins de ses supporters. Ceux qui étaient privilégiés auparavant risquent donc d’être défavorisés.

Considérant le besoin humain de base relatif à la survie, il ne fait aucun doute que beaucoup de Burundais n’auront d’autre choix que de mettre de coté leurs différences ethniques et politiques (ne serait – ce que provisoirement) et de s’aligner avec ceux qui sont destinés à dominer le pouvoir politique après les élections. Ainsi, comme l’a fait remarquer un acteur politique important au Burundi : ‘’Pendant la monarchie, le Roi était vénéré en tant que pourvoyeur. Depuis lors, le Président a remplacé le Roi en tant que pourvoyeur. Par conséquent, si le Président est Tutsi, les Hutu deviennent Tutsi, et lorsque le Président est Hutu, les Tutsi deviennent Hutu’’.

Mis à part les tensions, la concurrence et la confusion profondes pouvant découler de l’impact que ces facteurs peuvent avoir sur la société Burundaise, ce serait commettre une grave erreur que de confondre ce vote pour la survie avec un changement radical au niveau des positions politiques / ethniques de base. Il semblerait donc que l’exclusion – l’une des causes principales du conflit au Burundi – continuera à être l’une des caractéristiques de la société Burundaise après les élections.

4.3 L’absence d’un Processus de Vérité, de Justice et de Réconciliation continue à préserver la question ethnique et empêche le développement d’une vision et d’une destination communes.

Dans un pays où, parvenir à un réel consensus national sur certaines questions, continue à être un défi réel, il est, en effet, unique de constater un consensus pratiquement unanime parmi les Burundais à propos de la nécessité urgente de mettre en place un processus de Vérité, Justice et Réconciliation. (Ceci n’exclut pas, bien sûr, le fait que beaucoup de Burundais souhaitent atteindre des objectifs différents par le biais d’un tel processus).

Tant que la vérité sur le passé ne sera pas connue, les Burundais continueront tous à vivre avec la mémoire des différents massacres massifs qui ont terni l’histoire du Burundi pendant des décennies. Il suffit de demander au Burundais quelle est leur version des événements de 1972 et de 1993 pour savoir qui est Hutu ou Tutsi.

Bien que le Burundi n’ait pas connu un événement unique qui puisse s’apparenter au Génocide de 1994 au Rwanda, entre 500 000 et un million de Burundais des deux groupes ethniques ont été tués de façon systématique lors des massacres ethniques, depuis 1965. (Alors que l’utilisation du mot ‘génocide’ pour décrire certains de ces événements est une source de dispute parmi les Burundais, la plupart de ces événements n’étaient rien d’autre que des tentatives, petites ou grandes, d’exterminer de façon systématique tous les membres de l’autre groupe ethnique – ‘des tentatives de génocide’ ?).

C’est cette ‘mémoire ethnique’ qui a été si facilement manipulée dans le passé par des politiciens sans scrupules des deux camps. Les possibilités de manipulations continueront à exister aussi longtemps que l’on aura pas traité de cette question. Cela est également l’une des raisons principales du manque de confiance, de l’absence d’une réelle réconciliation et de l’incapacité de parvenir à un consensus sur le futur du Burundi. Même à présent, alors que les Burundais s’acheminent vers des élections démocratiques, des personnes demandent à ce que des mesures soient prises pour empêcher ces dirigeants, qui sont présumés avoir été responsables de ces actes criminels, d’occuper des postes au sein du nouveau gouvernement ou des ses institutions. Des dirigeants importants issus de différents partis politiques sont identifiés en privé comme étant des criminels et des tueurs. Si cette question n’est pas traitée, elle continuera à empoisonner la société.

Il est donc difficile de comprendre pourquoi – douze ans après la crise de 1993 – pratiquement rien n’a été fait. Après de nombreux retards causés par de profondes divisions entre les parties sur la question, le Parlement a finalement promulgué une loi pour la mise en place d’une Commission Burundaise Vérité et Réconciliation. Le processus tout aussi difficile, visant à parvenir à un accord sur la nomination de commissaires aptes et neutres, est en cours.

Malgré la disposition de l’Accord d’Arusha de l’an 2000, disposition selon laquelle les Nations – Unies seraient chargées de mettre en place une Commission Internationale d’ Enquête ainsi qu’un Tribunal pour traiter des violations des droits humains commises dans le passé, il semble qu’il n’y ait aucun progrès. Il serait, par exemple, extrêmement utile si le rapport, établi par la mission spéciale des Nations – Unies qui s’est rendue au Burundi au mois d’avril 1994 pour examiner la façon dont une telle Commission Internationale pourrait être mise sur pied, était rendu public.

De plus en plus de plaintes sont émises de la part des Burundais sur le fait que ‘rien n’est fait’ par rapport aux violations massives des droits humains commises au Burundi. Ils comparent la vitesse avec laquelle les Nations – Unies ont mis sur pied une commission pour enquêter sur les allégations de génocide au Darfour (un conflit récent) avec le fait qu’aucune enquête n’a encore eu lieu sur l’assassinat du Président Ndadaye en 1993. De plus, le fait que l’exemption légale a été accordée à tous ceux qui auraient commis des crimes au Burundi ne fait que confirmer l’impression que les violations des droits humains commises au Burundi sont en train d’être enterrées. Si cette perception s’accroît, elle continuera de compromettre la légitimité du processus et pourrait facilement mener à une situation de vindicte populaire.

4.4 Le manque de coexistence ethnique au niveau régional aura un impact sur les perspectives d’une paix durable au Burundi.

Bien que l’instabilité régionale ne soit pas l’un des problèmes non résolus que le gouvernement du Burundi pourra résoudre à lui seul, cette instabilité – comme cela en a été le cas jusqu’à présent – aura un impact direct sur les perspectives de paix au Burundi.

La cause principale de l’instabilité dans la sous – région demeure l’incapacité des Hutu et des Tutsi à concevoir un mode de coexistence pacifique acceptable. Ceci est valable non seulement pour le Burundi et le Rwanda, mais aussi pour la RDC et l’Ouganda. Alors que ce problème concernait essentiellement le Burundi et le Rwanda au départ, le génocide de 1994 au Rwanda, suivi de l’arrivée d’un très grand nombre de Hutu du Rwanda (y compris les auteurs du génocide) à l’Est de la RDC et de l’occupation de l’Est de la RDC par le Rwanda pendant la guerre de deux ans (qui a causé plus d’un million de morts), ont eu pour conséquence l’exportation de ce problème vers l’Est du Congo. Cela a, à son tour, aggravé les tensions qui existaient déjà entre les Tutsi de l’Est du Congo (les Banyamulenge) et le reste de la population.

Ce problème a été rendu encore plus complexe par le fait que bon nombre d’acteurs régionaux ont amplifié la question Hutu / Tutsi, en considérant les Hutu comme un groupe faisant partie des Bantu autochtones de l’Afrique et en qualifiant les Tutsi de non – Bantu et de colons venus d’ailleurs. Alors que le Rwanda et l’Ouganda sont considérés pro – Tutsi (non – Bantu), dans une certaine mesure, la RDC et la Tanzanie sont considérés pro – Hutu (Bantu). Cette distinction a toujours été évoquée par les différents mouvements armés Hutu au Burundi.

Suite à l’invasion et à l’occupation de considérables territoires à l’Est du Congo, par le Rwanda, les sentiments anti - Rwandais (à savoir contre les Tutsi du Rwanda) sont très prononcés, si bien que, la majeure partie de la population de l’Est de la RDC est plus que disposée à accueillir tout groupe politique ou militaire Hutu anti – Tutsi. C’est pour cette raison que le Rwanda ne cesse de menacer d’envahir cette zone, pour se débarrasser des ‘forces négatives Rwandaises (Hutu)’.

Le fait que les Tutsi Congolais, les Banyamulenge, ont été forcés de s’enfuir vers le Burundi et le Rwanda pour sauver leur vie, est un sévère rappel que cette incapacité de coexister continuera à causer la déstabilisation dans tous les pays de la région. Le massacre de près de 200 réfugiés dans un camp de réfugiés Banyamulenge au Burundi l’année passée, par des attaquants Hutu, a contribué à faire aggraver la situation (le FNL a reconnu son implication).

Dans ce contexte, il devrait être clair que la décision de réduire la position politique des Burundais Tutsi, de façon unilatérale, à une position minime au sein de la nouvelle constitution, ne pourra que contribuer davantage aux craintes qui existent déjà. Il existe des signes clairs que les Burundais Tutsi feront tout leur possible pour assurer leur position, par exemple, en formant des alliances avec d’autres Tutsi dans la région qui se sentent également menacés. La mise à feu, récemment, d’un drapeau appartenant à l’ancien mouvement armé Burundais, le CNDD – FDD, dans le quartier essentiellement Tutsi de Ngagara à Bujumbura, peut être un premier signe. Par coïncidence, ce quartier est également le quartier qui était prêt à accueillir un grand nombre de réfugiés Congolais Banyamulenge.

Le processus de paix du Burundi restera fragile jusqu’à ce que la région réponde à ce problème de coexistence Hutu / Tutsi et qu’elle accepte que les deux groupes ethniques sont autochtones et ont donc, fondamentalement, le droit d’y vivre. L’instabilité de la région n’est pas essentiellement basée sur les relations entre les Etats ; elle est plutôt due à un conflit ethnique au sein de la sous – région, à savoir le Rwanda, le Burundi et la province du Kivu à l’Est de la RDC.

 

 

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