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http://www.centrafr ique-presse. com/articles/ article/charles- murigande- ministre- rwandais- des-affaires- etrangeres- et-de-la- cooperation- 1337.html

CHARLES MURIGANDE, MINISTRE RWANDAIS DES AFFAIRES ETRANGERES ET DE LA
COOPERATION: "La France a des difficultés à respecter les Etats africains"


(Le Matin d'Abidjan 04/01/2007)
Docteur en Mathématiques de son état, M. Charles Murigande est
l'actuel ministre rwandais des Affaires étrangères et de la
Coopération. Dans cette interview qu'il a accordée à la délégation de
journalistes ivoiriens partis à l'école rwandaise, il explique
pourquoi son pays a rompu les relations diplomatiques avec la France,
fustige le rôle de la puissance coloniale dans son pré-carré et
appelle à un renforcement de l'axe Abidjan-Kigali.

Monsieur le ministre, quelle lecture faites-vous de la crise ivoirienne ?
Charles Murigande : C'est une question extrêmement difficile pour nous
autres qui nous trouvons à plusieurs milliers de kilomètres de la Côte
d'Ivoire. Bien sûr, qu'on a l'occasion de se frotter à la question
dans les réunions de l'Union africaine et qu'on essaie de suivre et de
comprendre ce qui nous est présenté là-bas. Je ne sais pas si je suis
en mesure de décrire correctement la crise ivoirienne puisque, en
fonction de la couleur politique de la personne à qui on parle, que ce
soit au niveau de la Côte d'Ivoire, que ce soit au niveau de la région
de l'Afrique de l'Ouest où se trouve la Côte d'Ivoire, il n'y a pas
une seule lecture de la crise. Mais, j'ai l'impression que la crise de
la Côte d'Ivoire est compliquée par les interventions externes à la
Côte d'Ivoire. Que ce soit des interventions régionales ou extra
continentales. Je voudrais vous faire part d'une expérience
personnelle. Quand j'ai été nommé ministre des Affaires étrangères en
2002, c'était juste après l'éclatement de la crise en Côte d'Ivoire.
Nous, nous sommes retrouvés à Lausanne en décembre à une conférence
ministérielle de la Francophonie. A ce moment-là, la France n'avait
pas déployé son dispositif militaire, elle était sur le point de le
faire. J'étais choqué d'entendre mes collègues de la région de
l'Afrique de l'Ouest encourager la France à intervenir en Côte
d'Ivoire, en disant au représentant de la France qui était là qu'il ne
faudrait pas que la France ait honte d'intervenir et qu'après tout, la
Côte d'Ivoire est une ancienne colonie française, il faut qu'elle
intervienne et que c'est presque son droit. Comme j'étais nouveau
ministre, je n'avais pas encore pris la couleur locale diplomatique.
Mais, j'ai pris la parole pour sonner une cloche différente. J'ai dit
qu'au Rwanda nous avons l'expérience des interventions extérieures,
notamment l'intervention de la France, je voudrais dire à mes frères
et sœurs de la Côte d'Ivoire qu'il ne fallait pas qu'ils s'attendent à
ce que leur crise soit résolue par une intervention externe et surtout
une intervention française. Et que le salut de la Côte d'Ivoire se
trouve entre les mains des fils et filles de la Côte d'Ivoire.
Qu'aussi longtemps que les Ivoiriens n'auront pas réalisé que la
solution à leur crise se trouvait entre leurs mains, j'ai peine à
croire que cette crise trouvera une solution satisfaisante. Quatre ans
plus tard, je pense que j'avais malheureusement raison. L'intervention
française a eu lieu et je ne la vois pas résoudre quoi que ce soit. Je
pense, sans toutefois comprendre parfaitement la crise de la Côte
d'Ivoire, qu'une chose est certaine -celle-là je la comprends
parfaitement- , vous ne trouverez pas une solution venant de
l'extérieur. Il va falloir que vous trouviez une solution entre
vous-mêmes.

Pensez-vous alors que la France a pu être un acteur de la crise ?
Vous êtes probablement mieux placé pour dire si la France est partie
prenante ou pas. Mais, je ne pense pas que la France soit en Côte
d'Ivoire en acteur altruiste. Elle a des intérêts qu'elle essaie de
promouvoir en Côte d'Ivoire. Je ne pense pas qu'elle soit là de façon
magnanime et sans intérêt. Dans la mesure où la France a des intérêts,
elle défend une politique, je dirais même une politique rétrograde
qu'elle a toujours défendue dans ses anciennes colonies et dans le pré
carré français. Je pense qu'elle est partie prenante de la crise en
Côte d'Ivoire. Et je pense qu'elle est un facteur compliquant plutôt
qu'un facteur facilitant.

Pensez-vous que l'Afrique qui veut s'affranchir de la tutelle
coloniale est actuellement minoritaire ou alors, qu'elle grandit ?

Elle est certainement en train de grandir. Si vous repartez dix,
quinze, vingt ans en arrière, je ne pense pas que vous auriez trouvé
en Afrique des gens qui affirment haut et fort qu'ils veulent
s'assumer, qu'ils veulent avoir des relations caractérisées par le
respect mutuel plutôt que des relations de servitude qu'on a toujours
eu l'impression d'avoir. Et je pense qu'il y a de plus en plus des
Africains qui veulent dire à nos anciennes puissances coloniales que
l'indépendance a été acquise, nous voulons l'assumer et nous voulons
avoir des relations basées sur le respect mutuel, le respect de la
souveraineté de nos pays respectifs. Et je crois qu'on verra de plus
en plus ce mouvement s'affirmer.

Le Rwanda a récemment rompu ses relations diplomatiques avec la
France. Est-ce que cette décision se situe dans le prolongement de
votre volonté de rupture ?
Je ne pense pas. On peut s'émanciper sans forcément couper les
relations diplomatiques. Les relations diplomatiques ne supposent pas
le manque d'émancipation. Mais il faut placer la rupture des relations
diplomatiques entre le Rwanda et la France dans un contexte qui est
particulier au Rwanda, mais qu'on peut retrouver ailleurs. Peut-être
faut-il que je vous donne un aperçu historique et le cheminement qui
nous a amenés à rompre les relations diplomatiques avec la France. Le
Rwanda, contrairement à la Côte d'Ivoire et à d'autres pays, n'est pas
une ancienne colonie française. Je dirai que le Rwanda est entré dans
ce qu'on appelle le pré carré français par le fait que c'est un pays
francophone. C'est ainsi qu'il s'est retrouvé membre fondateur de
groupement comme la francophonie, le sommet France-Afrique. Et petit à
petit, le Rwanda a été apprivoisé dans le pré carré français. Quand en
1990, le Front patriotique rwandais, alors une formation
politico-militaire, décida de lancer une lutte armée pour changer la
dictature, du régime qui était ici, la France -cette France qui
considérait le Rwanda comme faisant partie de son pré carré, à la
limite son territoire français d'Outre-mer - avait considéré que le
Front patriotique rwandais avais commis un crime de lèse-majesté. Le
fait de vouloir changer de régime dans son pré carré sans son accord
ou sans sa bénédiction comme cela était le cas dans beaucoup de pays
du pré carré. Par ailleurs, le Front patriotique avait lancé ses
attaques à partir d'un pays anglophone et cela a réveillé le syndrome
de Fachoda chez les Français qui se sont senti menacés. Ou l'espace
francophone d'Afrique s'est sentie menacé. La France a donc voulu
montrer que l'on ne peut rêver encore moins réaliser un changement de
régime dans son pré carré sans sa bénédiction, sans son accord, sans
sa participation. Et la France est intervenue militairement ici au
Rwanda. Nous avons eu à affronter les troupes françaises déployées ici
pendant quatre ans. Lesquelles troupes françaises ont entraîné, armé
les militaires et les milices de l'ancien régime mises en place pour
combattre le FPR et surtout pour commettre le génocide. En 1994, quand
le génocide a passé la vitesse supérieure, malgré le fait qu'un
génocide était en cours, la France a continué à armer et à équiper les
forces génocidaires. Lorsque la France s'est rendue compte que ces
forces génocidaires étaient sur le point d'être vaincues, elle est
intervenue pour créer la "zone turquoise" avec l' "opération
turquoise". Elle a coupé notre pays en deux, ce que vous pouvez
retrouver pratiquement chez vous, et elle a fait de cette zone
turquoise, la zone sûre pour les forces génocidaires. Mais nous leur
avons dit qu'il n'était pas question que nous acceptions que notre
pays soit coupé en deux. Et qu'il fallait qu'ils quittent notre pays
s'ils ne veulent pas que nous nous battions contre eux. Je crois qu'il
y a eu quelques confrontations qui leur ont montré le niveau de notre
détermination et ils ont été convaincus qu'il valait mieux qu'ils se
retirent et qu'ils organisent autre chose plutôt que de se battre sur
le terrain avec nous. C'est ce que la France a fait. Elle a organisé
le retrait ordonné des forces génocidaires vers la République
démocratique du Congo qui était encore le Zaïre. De là, elle a essayé
de regrouper, réarmer, re-entraîner pour que ces forces puissent
lancer des attaques à partir du territoire congolais avec l'espoir de
reprendre le pouvoir ici. C'est ce que ces forces ont fait depuis une
douzaine d'années et c'est ce qui a causé deux guerres en RDC. Parce
qu'il n'était pas question que l'on croise les bras et que l'on soit
attaqué régulièrement, à partir de la RDC sans que nous ne
réagissions. Nous avons saisi le Conseil de sécurité pour dire qu'il
est inacceptable que des forces supposées ayant commis le génocide
puissent régulièrement à partir de la RDC, nous attaquer chaque jour
sans que la communauté internationale ne réagisse. Malheureusement, le
Conseil de sécurité est dominé par les cinq grands, surtout la France.
Il n'était pas possible que notre voix portât plus haut que celle de
France et du Conseil de sécurité. Les ex-FAR et Interahamwé ont
continué à nous lancer des attaques et nous avons été dans la
situation d'oser intervenir en RDC pour réduire sinon éliminer
complètement cette menace. Malgré toute cette situation, nous nous
sommes dit que puisque nous menons une politique de réconciliation à
l'intérieur du Rwanda, pourquoi ne pas mener une politique de
réconciliation au niveau international ? Nous nous sommes dit, nous
allons approcher la France, essayer de la convaincre que nous pouvons
aussi avoir des relations correctes, normales avec elle. Mais j'ai
l'impression que nous n'avons pas pu convaincre la France. Elle a
continué à nous mener une guerre parfois ouverte, parfois sournoise au
sein des institutions internationales telles la Banque mondiale, le
Fonds monétaire international, les Nations unies, l'Union européenne,
un peu partout. Je peux vous dire que ce n'est pas parce que nous
n'avons pas essayé de normaliser nos relations diplomatiques que nous
en sommes arrivés au point de rupture. Nous y sommes arrivés parce que
nous avons constaté que malgré tous nos efforts, la France poursuivait
un seul objectif à savoir celui de liquider notre gouvernement. Et
é ventuellement ramener ses anciens amis au pouvoir. Un peu pour
rassurer aussi les régimes amis du pré carré pour leur dire "même si
nous avons été distraits que nous avons été battus ici, il n'est pas
tolérable que l'on vive avec cet état de chose ; la France restera
toujours amie avec ses anciens amis et fera tout pour que ses anciens
amis reprennent le pouvoir". Nous sommes arrivés à la conclusion qu'il
ne servait à rien d'entretenir des relations avec un gouvernement dont
le seul objectif est de liquider le nôtre. Voilà la raison qui nous a
amenés à rompre les relations diplomatiques avec la France. Je peux,
dans une certaine mesure, dire que dans cette mesure de rupture, il y
a un peu cette dimension de l'affirmation de nous-mêmes et de
l'affirmation de notre ligne de politique étrangère que nous
n'entretenons des relations diplomatiques que dans la mesure où
celles-ci sont caractérisées par le respect mutuel, le respect de la
souveraineté de nos Etats. Et ici, je crois que la France a des
difficultés à respecter les Etats africains, surtout les anciennes
colonies ou des Etats du pré carré ou des Etats de la Francophonie. Il
fallait qu'on lui dise que nous ne sommes pas prêts à entretenir de
telles relations.

Selon vous, Monsieur le ministre, est-ce qu'il existe encore des
risques de reprise des affrontements à même de remettre en cause la
stabilité du pays ?
Je ne pense pas qu'il y ait des risques de remise en cause de la
stabilité du Rwanda. Vous savez, cette stabilité a été acquise par nos
efforts propres. Ce n'est pas que la France ait contribué en quoi que
ce soit à notre stabilité. Bien au contraire ! Nous avons obtenu cette
stabilité malgré la France qui n'a cessé, comme je vous l'ai dit,
d'appuyer les forces génocidaires, politiquement, militairement,
diplomatiquement et même financièrement. La France a été transformée
en un havre de paix pour les forces qui ont commis le génocide. Et la
France sert aujourd'hui de caisse de résonance aux thèses
génocidaires. Donc, je peux vous garantir que nous avons acquis notre
stabilité par notre détermination et ce malgré les efforts de la
France. Et je ne pense pas que la France soit prête à faire plus
qu'elle n'a fait jusqu'à présent pour aider ces forces-là à reprendre
le pouvoir ici. Quand bien même elle le ferait, je peux vous garantir
que la détermination du peuple allait faire de sorte que l'on pourra y
faire face et maintenir la stabilité de notre pays contre vents et marées.

Nous avons appris que le Rwanda a fait une demande d'adhésion au
Commonwealth. Sériez-vous prêts à quitter la Francophonie ?
Non ! Nous avons fait la demande d'adhésion au Commonwealth en 1996.
Il y a de cela dix ans. Ça n'a rien à voir avec la rupture des
relations diplomatiques comme bon nombre de journalistes aimeraient
faire le lien. La rupture ne date que d'un mois. Nous avons fait la
demande d'adhésion au Commonwealth, parce que notre histoire est telle
que nous nous sentons aussi proches du bloc anglophone que nous le
sommes du bloc francophone. Notre Constitution reconnaît l'Anglais, le
Français au même titre que le Kinyarwanda comme langues nationales.
Une bonne partie de notre population a vécu et a été éduquée dans des
pays anglophones. Elle porte en elle la culture anglophone comme une
autre partie porte en elle la culture francophone. Nous revendiquons
notre droit d'appartenir aux deux blocs. Il n'est pas question pour
nous de quitter la Francophonie quand bien même nous serions admis
dans le Commonwealth.

Quelles sont les relations que le Rwanda entretient avec la Côte
d'Ivoire ?
Les relations, malheureusement, ne sont pas extrêmement développées
par le fait même de la distance qui nous sépare. Et peut-être aussi
par le fait de la façon dont les relations interafricaines sont
orientées. Nous voyons les pays développer des relations dans le cadre
des communautés économiques régionales (CER). Du fait que nous soyons
un peu plus éloignés de la Côte d'Ivoire, nous n'avons pas encore pu
développer des relations très poussées. Et je ne pense pas que cela
soit particulier au Rwanda. Si vous prenez tout autre pays d'une autre
région, vous verrez que les relations que ce pays entretient avec un
autre pays de l'Afrique sont d'abord au niveau embryonnaire. C'est un
peu malheureux puisque que nous estimons que nous avons des
expériences à partager. Nous sommes des pays qui produisent les
matières. Par exemple le café. Vous, vous produisez aussi le cacao.
Nous pouvons échanger des expériences dans la culture du café et dans
le domaine de l'éducation. La Côte d'Ivoire étant un pays qui est en
train de traverser une crise interne, nous pouvons partager des
expériences dans la résolution des crises, dans la reconstruction et
la réhabilitation. De même que dans le domaine de la réconciliation.
J'espère qu'un voyage comme celui que vous effectuez va aider nos
populations à se découvrir mutuellement et nos dirigeants à se
découvrir et à s'apprécier mutuellement pour que l'on puisse, le cas
é chéant, créer un cadre de coopération sur nos deux pays. Pourquoi pas
demain une commission mixte de coopération qui nous permettrait
d'échanger des points de vue sur la façon dont on peut coopérer.

Monsieur le Ministre, est-ce que le Rwanda n'a pas peur de se
retrouver dans la situation de la Guinée que Sékou Touré qui a dit non
à la France, parce que les pays colonisateurs ont tendance à actionner
tous leurs alliés pour isoler les pays qui veulent leur échapper.
Nous n'avons pas peur, parce que nous sommes éduqués de cette
manière-là. Ici, on grandit en nous disant qu'au lieu d'être un chien,
il faut plutôt être une tombe. Mieux vaut mourir que d'être un chien.
Et c'est là notre culture. Que ce soit la France d'aujourd'hui ou
celle de demain, un autre pays qui voudrait transformer le Rwanda et
les Rwandais en des Noirs de service, je peux vous garantir que nous
ne serons pas prêts à assumer ce rôle-là. Et nous n'avons pas peur de
ce que la France puisse faire à notre encontre. Et je peux aussi dire
que les temps sont révolus. Au sortir de la colonisation, je pense que
les pays dépendaient énormément de leurs anciens colonisateurs qui
s'étaient arrogés le droit de parler en leur nom. Aujourd'hui je ne
pense pas que les pays comme l'Australie, quand ils veulent
entreprendre quelque chose en Côte d'Ivoire, doivent nécessairement
passer par la France. Les pays comme le Japon, quand ils veulent
entreprendre quelque chose au Rwanda, ne passent pas nécessairement
par la Belgique. Justement, c'est cela que nous voudrions changer. Il
faut que les pays de cette planète puissent entretenir des relations
sur la base des informations qu'eux-mêmes collectent, analysent
indépendamment de l'opinion de l'ancienne puissance coloniale. Ou de
la France, dans notre cas, qui n'est même pas notre ancienne puissance
coloniale. On voudrait faire en sorte que les pays de cette planète
entretiennent des relations avec le Rwanda sur la base de
l'appréciation qu'ils ont du Rwanda mais pas sur la base de
l'appréciation que la France a du Rwanda et de notre leadership. Je
crois que nous sommes petit à petit en train d'y parvenir.

Propos recueillis à Kigali par
William Varlet Asia
© Copyright Le Matin d'Abidjan

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