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Rwanda: Génocide des Tutsis de 1994, les témoins accablent la France
Notre Voie (Abidjan)

5 Janvier 2007
Publié sur le web le 5 Janvier 2007

Du 24 au 31 octobre dernier, les sept membres de la Commission
nationale indépendante rwandaise, chargée de "dégager le rôle qu'a
joué l'Etat français dans la préparation et l'exécution du génocide
rwandais de 1994", ont procédé, à Kigali, à la première partie de
leurs auditions.

Présidée par l'ancien ministre de la Justice, M. Jean de Dieu Mucyo,
la Commission, dont le mandat s'achèvera en avril prochain, a déjà
entendu vingt témoins ditsde contexte qui, pour avoir occupé de hautes
responsabilité s à l'époque des faits, sont à même de fournir des
informations clés relatives auxdits événements. Treize d'entre eux ont
préféré témoigner à huis clos. En dépit de la date limite du 31
octobre qu'elle s'était initialement fixée, la Commission a fait
savoir qu'elle allait entendre de nouveaux témoins de "contexte" qui
se sont fait connaître au cours de cette première phase d'enquête.
Parmi ceux-ci , figurent des non,Rwandais, ainsi que des Rwandais de
la diaspora.

Voici une synthèse des auditions des " témoins de contexte" entendus
par la Commission.

La France participait à "l'élaboration de la stratégie du génocide"

C'est ce qu'a déclaré le témoin Kayimahe Vénuste aux membres de la
Commission, en évoquant les nombreuses réunions qui eurent lieu entre
des officiels français et de hauts politiques et militaires rwandais.
Des réunions que Kayimahe organisait dans le cadre de son emploi au
Centre culturel français de Kigali. Ainsi a-t-il évoqué une réception
officielle qui fut tenue, en 1989, à la Résidence de France à Kigali,
en l'honneur d'officiers coopérants militaires français, alors
fraîchement débarqués au Rwanda. Selon le témoin, l'ambassadeur
français, Georges Martres, les aurait présentés aux invités comme
é tant attachés au département d'assistance militaire (le coeur de la
coopération militaire franco-rwandaise) , avant de leur préciser qu'ils
allaient, en toute illégalité, soutenir l'armée rwandaise aux fins de
faire échec à une attaque de l'Armée Patriotique Rwandaise (APR, armée
rebelle à majorité tutsie). Le témoin a, par ailleurs, précisé
qu'eurent lieu de nombreuses réunions rassemblant, autour d'une même
table, des extrémistes du régime rwandais et des officiels français.
Des réunions au cours desquelles les stratégies relatives aussi bien à
un "front commun des Hutus contre le FPR (Front patriotique rwandais,
mouvement rebelle à majorité tutsie, ndlr)" qu'à une "défense civile"
auraient été conçues et débattues.

La France formait les génocidaires

C'est ce que sont venus confirmer de nombreux témoignages, tel celui
du député Jean Marie Vianney Gatabazi, qui était, entre 1990 et 1994,
agent de l'administration territoriale à Byumba, près de la zone des
combats. Lors de sa déposition, il a déclaré que la France avait formé
les instructeurs des membres de l'armée ethnique des Forces armées
rwandaises (FAR) ainsi que des milices génocidaires Interahamwe.
Gatabazi a fondé cette dernière affirmation sur les confidences qui
lui avaient été faites, en mars 1994, par l'un de ses amis, le
lieutenant Innocent Mburuburengero. Alors membre des FAR, ce dernier
avait été formé à Kotakoli (République démocratique du Congo (RDC),
ex-Zaïre) par des militaires français, avant d'être envoyé à Kibungo,
pour participer, sous la supervision directe d'instructeurs français,
à la formation de près de 600 miliciens génocidaires !

Une accusation corroborée par le témoignage de l'actuel député à
l'Assemblée nationale rwandaise, Elysée Bisengimana, qui, de 1987 à
1992, était étudiant à Nyakinama. Il a indiqué se souvenir que, sur le
terrain de sport du campus au sein duquel étaient hébergés des soldats
français, ces derniers formaient miliciens et soldats des FAR.

Le témoin Jean Damascène Nyandwi a également confirmé cette
accusation, appuyant sa déposition sur les confidences de quatre
Interahamwe qui l'avaient assuré avoir été formés par les Français à
Kanamba et à Gishwati afin d'être en mesure, le moment venu, de barrer
la route au FPR. "D'ici peu, le sang va couler à flots", se
plaisaient-ils à dire à leur retour de formation, alors qu'ils
regagnaient leur village et tandis que les militaires, eux,
regagnaient leurs casernes.

Quant au témoin Martin Ndamage, actuellement colonel dans l'armée
rwandaise et anciennement membre des FAR, il a déclaré à la Commission
avoir été personnellement témoin de l'implication directe des soldats
français, aussi bien dans l'instruction militaire et paramilitaire
que, directement, dans les combats de Nyakinama, Kinigi, Cyeru et Gabiro.

La France savait que se préparait un génocide

C'est ce qu'est notamment venu expliquer le témoin Jacques Bihozagara,
dont nous avions communiqué aux lecteurs de la Ména un extrait du
discours qu'il prononça, il y a deux ans et demi à l'Unesco [lire :
" Rwanda (8) Les victimes face aux tentatives de justification de leur
génocide"], alors qu'il occupait les fonctions d'ambassadeur du Rwanda
à Paris. Avant cela, entre 1990 et 1994, il était représentant en
Europe du FPR. C'est à ce titre qu'il accompagna, en 1992, une
délégation à l'invitation transmise par Paul Dijoud, alors directeur
Afrique au Quai d'Orsay. Dijoud, qui avait alors un certain Dominique
de Villepin pour adjoint, avait proposé sa médiation aux fins de
sortir le Rwanda du conflit qui opposait le FPR (tutsi) aux autorités
rwandaises (hutues à l'époque).

Selon Bihozagara, la France avait fait la sourde oreille à ses
explications relatives à la nature du régime du président Habyarimana
; des explications destinées à faire comprendre à ses interlocuteurs
les raisons profondes de la guerre que menait le FPR. Il a rapporté
que Paul Dijoud aurait directement menacé les membres de la délégation
tutsie en ces termes exempts de toute équivoque : "Si vous ne déposez
pas les armes, vous trouverez tous les vôtres déjà exterminés à votre
arrivée à Kigali!".

Jacques Bihozagara, s'adressant aux membres de la Commission nationale
indépendante, leur demanda s'il convenait de considérer les propos du
diplomate français "comme une prophétie ou bien comme une apologie du
génocide". Le témoin a envisagé à la barre la probabilité selon
laquelle "Paul Dijoud était au courant de ce qui se tramait, étant
donnés les liens étroits qui unissaient son gouvernement à celui du
président Habyarimana" .

Mais Jacques Bihozagara ne s'est pas contenté de cette anecdote pour
affirmer que la France savait pertinemment que le génocide était
planifié. Il s'est également appuyé sur le rapport d'enquête
internationale réalisé en 1993 par plusieurs ONG. Un rapport qui
faisait état des signes avant-coureurs du génocide, et qui fut remis,
par un groupe de femmes rwandaises, en main propre, à l'épouse de
François Mitterrand, alors que celle-ci présidait à Bruxelles une
réunion de son association France Liberté.

Il s'est aussi appuyé sur le contenu des télégrammes de Roméo
Dallaire, alors chef militaire de la Mission des Nations unies pour
l'assistance au Rwanda (Minuar). Des télécopies qui alertaient - sans
laisser planer le moindre doute - de l'imminence du génocide et qui
furent adressés aussi bien à l'Union européenne qu'au Conseil de
sécurité, dont il convient de rappeler que la France est membre permanent.

La France manipulait l'opinion tandis qu'elle camouflait la
préparation du génocide

Au cours de sa déposition, Bihozagara a affirmé que les autorités
françaises avaient opté pour une stratégie de communication inversant
la situation qui prévalait alors au Rwanda. Alain Juppé, alors
ministre des Affaires étrangères, évoquait l'imminence d'une "guerre
de l'Ouganda contre le Rwanda pour créer l'empire Hima-Tutsi".
François Mitterrand, quant à lui, digressait volontiers sur le thème
d'une "guerre entre serfs et seigneurs", tandis que son chef d'état-
major personnel, le général Quesnot, mettait sur pied le concept de
" Khmers noirs ", à la seule fin de dénigrer le FPR. "En nous ayant mis
dans la même catégorie que les Khmers rouges du Cambodge", a déclaré
Jacques Bihozagara, "On entendait créer l'impression, dans l'opinion
publique, que le FPR était un groupe rebelle inhumain". Et le témoin
d'insister ensuite sur la guerre médiatique sans merci diligentée en
France contre le FPR tutsi, notamment par l'intermédiaire des
reportages réalisés pour RFI par feu Jean Hélène. Le témoin précisa
que les journalistes de RFI qui commençaient à expliquer correctement
la nature du conflit rwandais étaient systématiquement écartés des
ondes par leur direction.

Bihozagara n'a pas hésité, un seul instant à affirmer que la France,
qui savait que se préparait un génocide, avait choisi de "camoufler la
réalité ".

Une accusation que corrobore le témoignage du sénateur Iyamulemye
Augustin. Celui-ci dirigea le service des renseignements intérieurs du
bureau du Premier ministre rwandais entre 1992 et 1994. Il a indiqué à
la Commission que les soldats français contrôlaient le Centre criminel
de Recherche et de documentation, connu également sous le nom de
Fichier central. Selon le témoin, les Français ont usé de ce pouvoir
pour occulter systématiquement les preuves relatives à l'augmentation
de la criminalité et de la violence au Rwanda à l'approche du génocide.

La France tuait les Tutsis tout en feignant de les protéger

L'opération pseudo-humanitaire Turquoise n'a pas non plus été épargnée
par les "témoins de contexte ".

Pour Jacques Bihozagara, la France aurait usé de son influence pour
créer cette opération sous prétexte de secourir les populations
tutsies menacées de génocide, alors que ce n'en était absolument pas
la raison. L'ancien ambassadeur illustra son accusation par le fait
que "le site de Murambi, qui héberge aujourd'hui les restes des
dizaines de milliers de victimes du génocide, était en plein coeur de
la zone Turquoise".

Que penser également de la déposition d'Elysée Bisengimana qui,
pendant le génocide, se trouvait chez lui, dans l'ex-province de
Cyangugu ? Il se souvient avoir été témoin oculaire de l'entrée des
soldats français dans le cadre de l'opération Turquoise. "A leur
arrivée à Cyangugu", a déclaré Bisengimana à la Commission, " les
militaires français ont été accueillis triomphalement par les
Interahamwe, les miliciens hutus qui étaient en train de commettre le
génocide, lesquels brandissaient des calicots sur lesquels on pouvait
lire " Vive la France " ou "Vive le MRND" [2] et qui agitaient des
drapeaux de la République française".

Le témoin a, par ailleurs, fait part de la rapidité avec laquelle
s'était alors installée la collaboration entre les soldats français et
les miliciens génocidaires : patrouilles communes, opérations
conjointes aux frontières, ainsi qu'à des barrages où, sur la base de
la mention ethnique qui figurait sur les cartes d'identité rwandaises,
les soldats français ne laissaient passer que les Hutus.

Un scénario que le témoin Gatabazi a également confirmé avoir constaté
sur des barrières à Nyabugogo, près de Kigali, ainsi qu'à Kirenge,
près de Shyorongi.

Quant au témoin Jean Damascène Nyandwi, il a traversé le génocide dans
l'ex-province de Gikongoro, qui faisait partie de la Zone humanitaire
sûre (ZHS) mise en place par la France dans le cadre de l'opération
Turquoise. Il a indiqué que les soldats français y pourchassaient les
Tutsis, prétextant qu'il s'agissait de soldats du FPR qui auraient
infiltré la ZHS. M. Nyandwi a affirmé, dans son témoignage, que " les
personnes capturées étaient conduites vers une destination inconnue.
J'ai comme l'impression" , a-t-il conclu, "que les Français avaient des
appareils qui leur permettaient de savoir où les gens s'étaient cachés".

La France préparait la reconquête du Rwanda

De multiples témoignages sont enfin venus appuyer la thèse d'une
stratégie de reconquête du Rwanda à partir de la République
démocratique du Congo.

Il s'agissait d'abord, pour la France, d'exfiltrer les génocidaires du
Rwanda vers la RDC. Le témoin Nyandwi a rapporté qu'à Gikongoro, où, à
la demande du gouvernement génocidaire qui fuyait l'avancée du FPR
(tutsi), des centaines de milliers de personnes, à majorité hutue
s'étaient réfugiées, avait été organisé un grand rassemblement
populaire au cours duquel les soldats français lancèrent aux
populations hutues : "Si vous ne fuyez pas vers le Zaïre, les
Inkontanyi (nom des soldats du FPR, ndlr) vont vous égorger", tout en
mimant le geste de l'égorgement, afin de pallier leur méconnaissance
du Kinyarwanda.

Selon le témoin Martin Ndamage, cette fois-ci, la France continua à
soutenir les forces génocidaires, même une fois qu'elles se furent
exilées au Congo. Ndamage fut l'un des signataires de la Déclaration
de Kigeme qui condamnait le génocide et se désolidarisait du
gouvernement génocidaire. Par crainte d'affrontements à Kigeme entre
dissidents et forces loyalistes, ils furent aussitôt démis de l'armée
et évacués vers Kavumu, au Congo, où la France avait établi une base
militaire.

Une fois le FPR au pouvoir à Kigali, entraînant l'exil des forces
génocidaires en République démocratique du Congo, Martin Ndamage et
ses collègues parvinrent à rencontrer le général Roméo Dallaire, ce,
en dépit de l'opposition des soldats français. D'un commun accord, ils
manifestèrent alors leur intention de rentrer au Rwanda. A la tombée
de la nuit, le témoin a narré comment ils furent brimés et désarmés
par les soldats français, au motif qu'ils s'opposaient au gouvernement
hutu en exil en RDC. Ce gouvernement qui venait pourtant de commettre
un génocide ! Les soldats de Turquoise leur assénèrent : "Nous ne
pouvons pas continuer de rester avec vous ici alors que vous vous
opposez à votre gouvernement ! ".

Autant de témoignages qui appuient l'accusation selon laquelle la
France aurait tenté d'entretenir les forces génocidaires sur les
hauteurs du Kivu, dans l'Est du Congo, afin de les préparer à
reconquérir le Rwanda par la force. En toute connaissance de ce que
près d'un million de civils venaient d'être exterminés par leurs
protégés...


 


 

 

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