PROCES DE L’EX-PRESIDENT BURUNDAIS :
Comment on fabrique un héros
(Le Pays 18/01/2007)
Les chefs d’accusation étaient extrêmement graves. Et
l’ex-président burundais, Domitien Ndayizeyé, a dû avoir
des sueurs froides, tellement il a été acculé par la
Justice et le pouvoir en place. Il a été vivement accusé d’avoir "recruté des
personnes civiles et militaires", "mis sur pied un plan d’assaut
du palais présidentiel" et d’avoir porté "atteinte à la
sûreté intérieure de l’Etat".
Tout semblait bien ficelé pour que l’ex-président passât
le reste de sa vie en prison. Mais tous ces micmacs avaient aussi une odeur
nauséabonde de règlement de comptes destiné à nuire à sa
réputation. Mais la Justice l’a finalement acquitté.
Il n’empêche, cette "politicaillerie judiciaire" à mis à nu
la farouche envie du pouvoir burundais de museler l’opposition et d’intimider,
du même coup, tous ceux qui seraient tentés par les délices
que confère la gestion des affaires publiques au sommet de l’Etat.
Même lorsque le principal accusateur de Domitien Ndayizeyé s’était
rétracté, affirmant alors que ses propos avaient été extorqués
par la torture et la menace et que le coup avait été savamment
monté par la police présidentielle, la Justice avait fait la
sourde oreille et jeté l’ancien président en prison.
Une triste affaire pour ce pays qui cherche ses marques après avoir
vécu treize ans de guerre civile.
A l’évidence, de telles pratiques dont le seul objectif est
de discréditer les adversaires du pouvoir isole davantage le Burundi
de l’arène internationale. Aucun investisseur ne voudra en effet
s’aventurer dans un pays pris dans la vague des tourmentes. Depuis
son indépendance en 1962, le pays a connu plusieurs coups d’Etat
ou tentatives de coups d’Etat, vrais ou supposés. En tout cas,
le Burundi vient de réaliser une mauvaise affaire et devrait, s’il
veut acquérir la confiance des bailleurs de fonds, sauver rapidement
les meubles en renouant avec la réconciliation nationale.
Politiquement aussi, le président actuel, Pierre Nkurunziza, perd
des points, et pas des moindres. En voulant coûte que coûte abattre
politiquement son prédécesseur, et jeter l’opprobre sur
lui, il lui donne, du même coup, des galons, et fait de lui, aux yeux
de l’opinion publique, un martyr. On le sait, les martyrs portent très
rapidement la tunique de héros et peuvent ainsi être propulsés à la
tête de l’Etat par la volonté populaire.
Si Pierre Nkurunziza avait relu ses cours d’histoire, il se serait
abstenu de commettre une telle absurdité. Mais l’homme, emporté par
la folie du pouvoir, révèle, du fait du caractère trop
grotesque du coup monté, ses carences de chef d’Etat. Car un
tel acte, au lieu de sonner le rassemblement, attise les tensions, les haines
et les survivances de la lourde décennie de guerre civile que le pays
a connue.
Ce genre de cacophonie n’est pas l’apanage du Burundi. La plupart
des pays qui se mordent aujourd’hui le doigt parce qu’ils ont
basculé dans des zones de turbulences ont connu au préalable
de telles dérives. Le pire, c’est que cette pratique est devenue
une règle d’or pour certains régimes africains : divertir
par la "complotite", dans le but d’éliminer ou de
fragiliser certains opposants devenus gênants, donc susceptibles de
se frayer le chemin conduisant au fauteuil présidentiel.
A force de vouloir trop verrouiller les portes du pouvoir pour s’assurer
une présidence à vie, bien des chefs d’Etat africains
se croient épargnés de toute menace. Du moins, en provenance
d’opposants politiques. C’est une grave erreur. Car, à défaut
de pouvoir utiliser des moyens légaux pour accéder au pouvoir,
certains prétendants à ce poste peuvent exprimer leurs frustrations
autrement. Et si jamais, dans la quête permanente de mieux-être
et de justice, l’Etat ne parvient pas à transformer les mécontentements
en actes positifs, c’est le pays lui-même qui, finalement, prend
un sérieux coup.
Et ce serait bien dommage ! Le problème, c’est que la démocratie
n’est pas, en réalité, une valeur partagée dans
la plupart des pays africains. Si le pouvoir ne tente pas de diviser les
opposants par des espèces sonnantes et trébuchantes, c’est
une autre arme fatale qui est utilisée. Et celle-ci se résume
en quelques expressions très lourdes de conséquences : atteinte à la
sûreté de l’Etat, subversion, apatride...
De nombreux opposants politiques ou acteurs de la société civile
ont subi ce supplice. Mais les régimes qui ont persévéré dans
ce genre de pratiques ont fini, tôt ou tard, par basculer dans des
crises graves. Les opposants deviennent alors comme des forces alternatives.
Car, bien souvent, lorsque la persécution est trop flagrante, certains
finissent par être élevés au rang de héros par
leur peuple. De nombreux pouvoirs africains n’ont pas encore compris
cela, ou font semblant de l’ignorer.
En la matière, le Tchad, la Guinée, la Côte d’Ivoire
et bien d’autres pays sont en état de sursis. Le Burundi aussi,
bien sûr. D’ailleurs, là-bas, l’ex-président,
Domitien Ndayizeyé, déjà qualifié de "notre
Mandela", et qui voulait prendre sa retraite politique, a finalement
décidé de se présenter à la prochaine élection.
Sans doute convaincu d’être déjà adulé par
le peuple. L’actuel président burundais a déjà ainsi
fabriqué un héros.
"Le Pays"
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