BURUNDI Qui joue avec le feu ? (Le Vif-l'Express)
Des élections démocratiques n'amènent pas forcément
la démocratie. A Bujumbura, les journalistes l’apprennent à leurs
dépens.
Correspondance spéciale
N’étaient les sapins artificiels exhibés à bout
de bras par des vendeurs ambulants, difficile de deviner que c’est
bientôt Noël à Bujumbura. D’autant que le gouvernement
ne fait guère de cadeaux ces temps-ci, surtout pas aux journalistes.
Le 22 novembre dernier, Serge Nibizi, rédacteur en chef de Radio Publique
Africaine, en réalité une station privée, et Domitille
Kiramvu, journaliste de la même radio, sont incarcérés.
Une semaine plus tard, Mathias Manirakiza, directeur de Radio Isanganiro,
est forcé de rejoindre ses compagnons d’infortune à la
prison centrale de Mpimba. Pour les mêmes motifs : avoir osé mettre
en doute des allégations gouvernementales selon lesquelles un coup
d'État en préparation aurait été empêché au
mois d’août.
Les journalistes avaient cité des sources faisant état d’une
fausse attaque contre le palais du président hutu Pierre Nkurunziza, élu
démocratiquement en 2005, et le domicile du tout puissant Hussein
Radjabu, chef du parti présidentiel CNDD-FDD, afin de renforcer les
accusations contre les sept présumés putschistes. Parmi ceux-ci,
l’ancien président hutu Domitien Ndayizeye, et son vice-président
tutsi Alphonse Kadege, qui a de plus subi des tortures. Or ils ne s’entendaient
pas du tout, Kadege avait même été congédié… Le
procureur ajoute que le complot avait des ramifications régionales
: les suspects auraient notamment rencontré le chef d’état-major
rwandais James Kabarebe, avec en toile de fond une nouvelle invasion du Congo! « Il
y a des ruptures diplomatiques pour moins que cela », écrit
Arib-Info. Le Rwanda se contente de démentir, et dit rester en bons
termes avec son voisin sur lequel il exerce un réel ascendant.
Putschistes et journalistes attendent dans la même prison d’être
fixés sur leur sort. D’après certaines sources, le dossier
pourrait être lié à une terrible dégelée
infligée aux ex-rebelles du CNDD-FDD alors que Ndayizeye était
président. Bref, il s’agirait une vengeance assortie de la neutralisation
d’un rival potentiel. Inquiétant, d’autant que 2006 n’a
pas été avare en affaires ténébreuses : rumeurs
de création de milices, de distributions d’armes, vente frauduleuse
de l’avion présidentiel, découverte de corps dans une
rivière… Beaucoup, notamment la vice-présidente Alice
Nzomukunda aujourd’hui en exil à Paris, s’étonnent
aussi que le président accepte d’être la « marionnette » du
musulman Radjabu, un ancien formateur agricole. Tandis que le premier parcourt
le pays, toujours suivi par sa très religieuse chorale, ou joue au
football avec son équipe de jeunes, le second a la mainmise sur l’organigramme
de l’Etat et nou! e des relations qualifiées de suspectes avec
le Soudan.
Erreurs de jeunesse ou tendance lourde qui risque de faire replonger le
Burundi dans le chaos ? Pour Pierre-Claver Ndayicariye, un ancien ministre
de la communication, « les institutions sont plus solides qu’avant,
et le peuple davantage soudé. Seulement, la presse a du mal à s’adapter à ces
nouveaux gestionnaires, jeunes et inconnus ».. Ceux-ci débarquent
du maquis et découvrent une capitale à dominante tutsi, jusque
dans les medias et la société civile. Mais ce sont bien moins
des clivages ethniques (beaucoup de Tutsi ont voté pour le CNDD-FDD)
que les différences de mentalités qui provoquent des grincements. « On
est gouvernés par des barbares », glisse un banquier hutu en
train d’écluser sa Primus au « Petit Bruxelles »,
un bar de la capitale. « Le fait d’être élu démocratiquement
n’autorise pas à faire n’importe quoi », s’insurge
un diplomate européen. D’autres veulent laisser le temps ! à un
gouvernement qui, sur certains plans comme la lutte contre la pauvreté,
fait des efforts louables. Les journalistes n’ont qu’à attendre
leur tour, la peur au ventre.
François Janne d’Othée
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