Notre rubrique « Témoignages » est une œuvre de
mémoire pour honorer les milliers de victimes innocentes du génocide
des batutsi burundais, mettre une face humaine sur la froideur des chiffres,
combattre l’occultation ambiante de ce crime des crimes et consacrer
l’éthique morale du PLUS JAMAIS CA.
- Mourir d'aimer
- Lettre à Maman
Etant donnée que les bourreaux de cette famille de Mbuye sont toujours
libres, nous avons tenu à utiliser des pseudonymes pour ne pas mettre
en danger le peu de rescapés de cette contrée. Les bourreaux
de 90 tutsi de la colline Kibenga n’ont jamais été inquiétés.
Le seul prévenu des lieux a été relaxé faute
de témoin à charge. Il fait partie des milliers de prévenus
libérés depuis le début de l’année comme
si les 100.000 tutsi victimes du génocide s’étaient tuées
toutes seules. Les vieilles rescapées de la colline Kibenga ne pouvaient
ni matériellement (transport, séjour, formalités) poursuivre
leurs bourreaux. Cela aurait dû être le travail du Ministère
public lui qui a les moyens. Bref, les victimes tutsi de la colline Kibenga
ont été tuées deux fois. L’étudiant alors
en vacances qui a dirigé les massacres sur la colline Kibenga, a poursuivi
ses études, ce ne sont pas les vieilles dames de Kibenga qui croupissaient
dans le camp des déplacés installé à la cour
du Muganwa (Chef coutumier) Biha, recrus de misère et de chagrin,
sujets aux intempéries, abandonnées de tous, qui allaient descendre à Bujumbura
le confondre.
Mourir d’aimer
Emmanuel Hakizimana était un jeune homme fier, imbu de sa personne
et de sa force du haut de ses 25 ans !. Son assurance et sa fierté n’avaient
d’égale que l’affection incommensurable qu’il vouait à sa
mère Veronica, une grande femme, drapée dans une dignité princière
qui la rendait respectée de tous dans la contrée. Veuve à 55
ans, elle élevait seule ses deux petits fils, orphélins de
sa fille aînée. En ce mois d’octobre 1993, tout allait
pour le mieux dans le meilleur des mondes pour Emmanuel. En effet, il venait
de décrocher un travail à Bujumbura. Enfin, il allait vivre
en ville, libre des rigoureuses contingences paysannes, loin de cette campagne éloignée
de tout et de la civilisation moderne où la jeunesse se meurt d’ennui.
Lorsque dans la nuit du 20 au 21 octobre 1993, le canon se mit à tonner
aux alentours du Palais du 28 novembre, encore dans les brumes de morphée,
il crut comme tout le monde que c’était les pluies tant attendues
qui arrivaient car la saison avait tardé à s’annoncer.
Au cinquième coup de canon, une angoisse saisit son être car
il prit immédiatement conscience que ce qu’il redoutait se réalisait.
En effet, les tutsi de Mbuye comme ceux d’ailleurs vivaient depuis
les élections de juin 1993 dans la terreur d’être exterminés
par les militants du parti panhutu FRODEBU. Depuis ces élections,
l’angoisse les tenaillait et les vieilles tantes ne se privaient pas
de leur prédire l’holocauste qui les entendait. Les populations
avaient attiré l’attention du pouvoir sur le danger d’une
démocratisation tribale. Mais personne ne demande l’avis des
paysans. Les dirigeants savent mieux qu’eux. Les mêmes qui leur
ont amené la démocratie qui tue disent aux rescapés
qu’ils n’ont qu’à se taire pendant qu’ils
négocient avec les bourreaux de leurs familles. Que peut-on négocier
avec des génocidaires ?
Le génocide des tutsi était programmé dès le
départ. A un responsable de la NDI (National Democratic Institute)
venu superviser les élections de juin 1993 et qui voulait préparer
l’esprit du candidat Melchior Ndadaye pour envisager l’éventualité d’une
défaite, Ndadaye lui répondra que cela est hors de question.
Considérez quand même l’hypothèse d’une défaite,
insista, l’Américain. « Ce sera l’hécatombe » lui
répondit Ndadaye. Un peu plus tard, le président hutu élu
ne s’en cachait même pas. A la question de savoir s’il
ne craignait pas un coup de force militaire, il répondit à la
presse internationale que personne n’était suffisamment fou
pour commettre un tel acte car ce serait l’hécatombe. Il le
répétera une dernière fois devant les mutins, les appelant à penser à leurs
enfants et familles. Toute la tragédie burundaise peut se lire comme
une chronologie d’un désastre annoncé.
Emmanuel n’a pas pu se rendormir en cette fatidique nuit, tant le
danger que courait sa mère dans sa solitude de Mbuye dans la seule
compagnie de ses petits fils, l’obsédait. La décision
sacrificielle ne tarda pas à se matérialiser dans son esprit.
Dès que le jour se lève, il doit rejoindre sa mère à Mbuye,
elle ne peut pas demeurer seule dans cet océan de Frodebistes prêts
pour la curée. La contrée est tellement enclavée qu’elle
et ses petits enfants n’avaient aucune chance de s’en sortir.
Emmanuel partit très tôt le matin au marché pour prendre
un bus. Aucun bus ne circulait. Qu’à cela ne tienne, il prendra
le chemin à pied. L’esprit donne des forces herculéennes.
Il prit la RN 1 qui monte sur Bugarama, passe par Bukeye pour prendre la
piste rurale qui mène par monts et vallées à Mbuye,
après avoir traversé la Nyabihondo ainsi que tous les cours
d’eau grands et petits qui peuplent la contrée. Emmanuel traversera
toute la distance, de Bujumbura à Mbuye, soit 60 km parsemé d’embûches
et de dangers mortels car tout le pays était à feu et à sang
dès que Radio Rwanda annonça l’assassinat du président
hutu et attisa les massacres par les appels au meurtre lancés par
les leaders du FRODEBU, réfugiés à l’Ambassade
de France à Bujumbura et par Dr. Jean Minani à partir de Kigali.
Les montagnes qui surplombent Bujumbura commençaient à sonner
l’hallali. A Muberure, l’actuel Président de l’Assemblée
nationale, Léonce Ngendakumana, commençait à organiser
le massacres des tutsi d’Isale. Il donnera lui-même le coup d’envoi
devant témoins. Huit hutus viendront plus tard le confondre devant
la justice. Des 8 témoins à charge, seul Jumaine a survécu.
Les autres ont été éliminés un à un. M.
Jumaine est désormais sous protection de la police municipale. Mais
il persiste et signe, s’il a diffamé M. Léonce Ngendakumana,
pourquoi la justice ne le poursuit pas et le condamne. La realpolitique du
partenariat fera classer le dossier sans suite. A la documentation qui lui
demandait pourquoi il défend les tutsi lui qui est hutu, il répondra
par cette parole digne de figurer dans l’anthologie de l’humanisme
: « Je ne défends pas les tutsi mais l’humanité ».
Aujourd’hui « l’Honorable » Léonce Ngendakumana,
avec les lobbies occidentaux, se drape dans des oripeaux de démocratique
allant jusqu’à être affublé d’un prix international
de parlementaires.
Emmanuel poursuivra sa route en passant par Mubimbi où les tutsi
ont été exterminés car comme chez Hakizimana, il n’avait
aucune possibilité de survivre car toutes les issues étaient
bloquées. Au niveau de Mubimbi, il ne pouvait pas s’imaginer
que sa cousine Farazia, greffière au tribunal de résidence
de Mubimbi, allait être mise à mort dans la journée.
Il passera la nuit tombante, par Kibogoye chez sa grande sœur Madalena
qui le supplia de ne pas poursuivre la route, mais en vain. Emmanuel ne voulait
rien entendre. Seule sa mère Véronica comptait. Il se devait
de la rejoindre, coûte que coûte et rien ne pouvait l’arrêter,
ni la fatigue, ni la soif, ni la faim, ni la nuit, les fauves nocturnes,
les phantômes des marais, ni le danger. A l’impossible nul n’est
tenu, sa sœur Madalena assista impuissante à son départ
vers un destin tragique. Elle regarda, les larmes aux yeux et le cœur
plein de peine, s’ébranler après l’avoir restauré.
Le courageux jeune homme, qui aimait sa mère comme rien au monde jusqu’à sacrifier
sa vie pour elle, poursuivra implacable sa route, dans la nuit noire, en
traversant les ruisseaux et les marécages qui lui rappelaient les
récits de fantômes de son enfance qu’on disait hanter
ces lieux. Aucun enfant, aucun adulte, personne ne doutait de l’existence
de ces Bapfasoni (puisqu’il ne fallait jamais prononcer leurs noms
véritables de fantômes). Tout un chacun pouvait voir de ses
yeux les feux, sortis de nulle part qui illuminaient les marais de la Nyabihondo.
Le cœur serré, l’adrénaline en ébullition,
il poursuivra sa route, seul au monde, dans la nuit noire. Il arriva à la
maison, chez sa mère adorée, à 4 heures du matin., le
vendredi 22 octobre 1993. Les bourreaux qui avaient campé là chez
la noble et digne Véronica s’en frottèrent les mains. « C’est
toi que nous attendions ». La curée pouvait commencer.
Pendant toute une semaine, du 21 octobre au 1 novembre 93 les tutsi de la
colline Kibenga furent massacrés un à un, à coup de
gourdin renforcé de clous, de machettes et de lances. Certains furent
brûlés vifs dans leur maison.On commença par les hommes,
puis les enfants garçons y compris les nouveaux-nés mâles.
Un bébé de deux semaines dont nous tairons le nom de la mère
fut jeté dans les latrines. 90 tutsi de Kibenga gisent dans une fosse
commune. 25 personnes de la famille élargie d’Emmanuel Hakizimana
périrent : sa mère et petits enfants, oncles et tantes, leurs
enfants et petits enfants. Personne n’a été poursuivie
et personne ne demande justice. Le seul prévenu dans cette tragédie
sans nom a été relaxé faute de témoin à charge
car les rescapés sont de pauvres hères qui ne peuvent pas faire
face à la machine administrative et politique en place. Pourquoi est-ce
que le ministère public ne se charge-t-il pas de rechercher les assassins
de 90 victimes de Kibenga et des 100.000 tutsi massacrés dès
octobre 93 ? Tous ces morts se sont-ils tués tout seuls ? Les victimes
du génocide de Kibenga à Mbuye comme dans tout le pays sont
tuées deux fois car le pouvoir et la communauté internationale,
jusqu’à Mandela, les ignorent superbement et soutiennent au
contraire les bourreaux de leurs familles.
L’implacable tragédie d’Emmanuel Hakizimana est une illustration
dramatique de l’amour d’un fils pour sa mère et méritait
d’être conté pour soutenir ceux qui luttent pour LE PLUS
JAMAIS CA. Aucune mère, aucun fils, aucun être humain ne mérite
de voir recommencer ces atrocités stupides et inutiles. On peut pleurer
ce sacrifice fatal du jeune Emmanuel Hakizimana, mais on peut louer son courage
surhumain. Si dans d’autres régions, des gens de Bujumbura ou
d’autres villes avaient bravé le danger pour aller au secours
de leurs parents de l’intérieur, de nombreuses victimes auraient
pu être sauvées car certaines ont été mises à mort
deux à trois semaines après le déclenchement du génocide