Alerte ! Alerte! Alerte ! Les Hutus exproprient leurs voisins Tutsi
avec la complicité de l’administration.
Depuis plus de quatre ans, la question foncière au Burundi est au
cœur des préoccupations des organisations de la société civile,
des politiques et de leurs alliés onusiens. Plusieurs ateliers et
séminaires ne cessent d’être organisés à Bujumbura
ou à l’intérieur du pays, pour analyser les modalités
de pincer l’abcès qui est à sa phase terminale. Car à l’instar
des geysers précurseurs d’une inéluctable éruption
volcanique, les différents foyers de tension, liés à la
convoitise d’une propriété foncière, sont plus
que jamais explosifs et tout aussi meurtriers.
Une perspective qui contraste
curieusement avec les prévisions des négociateurs d’Arusha.
En planchant sur la question, ils espéraient en effet pouvoir la vider à travers
la Commission Nationale de Réhabilitation des Sinistrés (CNRS),
prélude à l’actuelle « Commission Terres et Autres
Biens. Cette dernière est pourtant à l’œuvre depuis
des mois, pilotée par un prêtre hutu, témoin privilégié de
l’ascension du CNDD-FDD vers son auréole ultime de l’été 2005,
en tant que membre (porte-parole) de la Commission Electorale Nationale Indépendante.
Sa mission ne souffre donc d’aucune ambiguïté et comme
son nom ne l’indique pas, l’instance qu’il contrôle
devrait s’atteler à aider les hutus à s’approprier
les « Terres et autres biens » promis pendant et avant la campagne électorale.
Sous un vernis de compromis. Et des points ont déjà été marqués.
Des exemples de rares rescapés tutsis, acculés à abandonner
partiellement ou totalement leurs terres aux hutus, conscients que toute
réticence serait synonyme de mort subite, sont légion. Notamment
dans les régions où le génocide à l’endroit
des Batutsis a été systématique.
Comment pactiser autrement
avec ses bourreaux-voisins ? La fameuse Commission, qui met ce vrai
faux compromis à son actif, ne cesse de vanter ces cas pour souligner le
pas franchi dans le sens de la réconciliation des Burundais. Histoire
de noyer le poisson et faire oublier que dans le fond du problème,
les terres des Tutsis et tous leurs biens en général, ne seraient
pas aujourd’hui dans l’œil du cyclone. Et l’on n’a
qu’à interroger les faits et les chiffres pour décrypter
intentions et signes des temps : depuis que le CNDD-FDD a pris les rennes
du pouvoir, une foule de paysans hutus élèvent la voix dans
tous les quatre coins du Burundi, comme par enchantement, pour intenter des
procès en justice contre leurs voisins tutsis, arguant qu’ils
ont largement empiété sur leurs propriétés foncières
ou qu’ils les exploitent dans leur entièreté depuis des
lustres. Plusieurs tutsis ont déjà été déboutés
par la fameuse Justice, d’autres, dépassés par les événements,
broient du noir.
Car les papiers et les témoins fléchissent
devant le rouleau compresseur d’une imparable politique d’expropriation
massive et systématique des étrangers tutsis. «Ce n’est
pas par hasard que cette question surgisse brutalement partout dans le pays,
même là où il n’y a pas eu de réfugiés
hutus et où les tutsis se croient pertinemment être des propriétaires
légitimes de leurs terres», s’inquiète S.T, un
homme politique tutsi, dont les propriétés foncières
sont contestées, tant dans les paysannats de la plaine de l’Imbo
que dans sa commune natale à l’intérieur du pays. Plus
avisé que le tutsi Lambda, notre politicien a sa petite idée
sur ce phénomène. Les leaders hutus, nous confie-t-il, jouent
sciemment sur le paramètre « terres » et sont près à exproprier
les tutsis pour gagner définitivement le cœur de l’électorat
hutu ; et la vérité est que les millions de hutus sont à l’étroit,
non qu’ils aient moins de terres que les tutsis, mais par ce qu’ils
sont multipliés comme des fourmis, pendant que les tutsis mettent
la priorité sur l’école ou l’aventure sous toutes
ses formes, voilà pourquoi chez moi, le voisin hutu de mon âge
qui a déjà dix petits fils rêvent de bousculer ma mère
qui vit seule et d’occuper tout le terrain sans être inquiété et
demain on s’attaquera aux autres biens des tutsis comme des maisons
ou des comptes en banques.
Les lendemains s’annoncent donc plus sombres
pour les Batutsis. Même si certains d’entre eux préfèrent
adopter la politique d’autruche, croyant se mettre momentanément à l’abri
du danger. Dans les provinces comme Karuzi et Kirundo où les hutus
ont particulièrement brillé en massacrant systématiquement
leurs voisins tutsis aux premières heures du génocide, le problème
est si sérieux que même les gouverneurs en arrivent à réquisitionner
les terres des Tutsis qui en ont, pourtant, les papiers, arguant que les
autorités qui les ont délivrées étaient, elles-mêmes,
illégales. Ironie du sort, même l’adhésion au parti
présidentiel ne constitue plus un antidote contre cette inévitable
expropriation.
A Karuzi, un tutsi, père d’une fille ayant été élue
sénatrice dans les rangs du CNDD-FDD a buté sur le niet du
gouverneur alors qu’il voulait se construire une maison dans sa propre
parcelle. En tentant de ramener la question dans le débat, un autre
tutsi, député CNDD-FDD, s’est vu couper la parole. Signe
qu’à l’instar du génocide de 1993, l’ethnie
compte plus que les titres pompeux. C’est ainsi que la conscience du
danger devrait être collective pour réhabiliter toute la communauté.
D’autant que même les propriétés des leaders tutsis
sont dans le collimateur. Les récents ennuis de l’ancien président
de la république Jean Baptiste Bagaza dont le site d’une ferme
dans la plaine de l’Imbo tape à l’œil des paysans
hutus (ses maisons, sises Chaussée Prince Louis Rwagasore étaient
fermées pour évasion fiscale) et la litigieuse propriété de
Libère Bararunyeretse, ancien président du sénat, témoignent
de cette volonté d’humilier la communauté dans toutes
ses dimensions. De manière générale, le leadership hutu
tire volontairement sur la corde foncière, en mettant en exergue le
caractère étranger des Batutsis, dans plusieurs provinces du
pays. Et le principe est de bouter l’étranger dehors pour que
les natifs soient servis. Et bien qu’elle paraisse, a priori, d’une
plate banalité, l’idée cache tout un programme.
Car dans
l’imaginaire hutu, le concept d’étranger est si vague
et vaste que tout tutsi sera concerné, quel que soit son dernier lieu
de retranchement. C’est ainsi qu’au sujet de toutes ces propriétés,
les hutus ne se gargarisent que d’une même histoire, devenue
véritable serpent de mère : des terres appartenant à des
réfugiés ont été distribuées à des
tutsis restés au Burundi, des populations hutus ont été injustement
expropriées de leurs terres par les pouvoirs publics, des tutsis,
naturellement proches du pouvoir se sont appropriés plusieurs hectares
de terres avec la bénédiction de l’Etat, et même
ce dernier a accaparé des terres des hutus forcés à l’exil.
Voilà pourquoi ils devront déguerpir. Et la Justice n’est
plus un recours. Car elle a l’ignoble devoir de taire le Droit qui
dit pourtant que la terre appartient simplement à celui qui l'exploite
depuis au moins 30 ans.
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